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INTRODUCTION
A L'ESTHETIQUE D'ADORNO
Approche de l'esthétique d'Adorno par l'analyse
du rapport à Marx dans la Théorie esthétique
Raphaël
CLERGET
Actuel Marx en Ligne
n°14
(25/11/2002)
Ce travail a pour objet d'introduire à l'esthétique d'Adorno en l'abordant sous le prisme du rapport à Marx. Pour ce faire, après une partie méthodologique se confrontant de manière auto-critique à la réflexion d'Adorno sur le problème de la méthode, ce dernier refusant de manière justifiée l'extraction d'une méthode préalable à l'étude de l'objet proprement dit, une partie transversale sur le matérialisme et la dialectique dans l'art et dans l'esthétique permet d'approcher l'un des soubassements travaillant chaque modèle d'analyse d'Adorno. Les deux autres parties travaillent à balayer le champ des catégories héritées de Marx en essayant de repérer pour chacune d'elles leur usage quand elles sont utilisées dans le domaine esthétique. La première partie concerne celles plus directement liées à la connaissance du monde (idéologie, fétichisme, etc.) et la seconde celles liées à la transformation du monde (praxis, utopie, etc.)
Notes :
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les
notes 1,2,3, etc. indiquées dans le texte
renvoient en fin de document
¨
les
guillemets " " indiquent une citation, et les ' ' indiquent une mise
entre guillemets de l'expression
¨
les
ouvrages sont cités en italique. En l'absence de référence en note, ils sont
cités dans la bibliographie
TABLE DES MATIERES
1.1 Objet d'étude et méthodologie
1.1.1 L'objet de ce travail et son contexte
1.1.2 Méthodologie
1.1.2.1 Le refus motivé de la méthode par Adorno
1.1.2.2 La méthode employée et le plan
1.1.2.3 Textes et références employés
1.2 Situation : que faire ?
1.2.1 Contexte général : la domination et la raison
1.2.2 L'art et la question de l'identité
1.2.3 Contexte particulier et problématique de la Théorie esthétique
1.2.4 Critiques d'Adorno : quelle théorie pour une stratégie politique ?
2 Matérialisme et dialectique dans l'art et l'esthétique
2.1 L'art comme lieu d'une lutte dialectique entre l'individuel et l'universel
2.2 L'expression de la souffrance
2.4 La nécessité de la distance artistique
2.6 Les risques de l'œuvre d'art
2.7 L'esthétique
3 Les catégories de la connaissance du monde
3.1 Le double caractère de l'art et son origine dans la division du travail
3.1.1 Le double caractère de l'œuvre d'art
3.1.2 Son origine dans la division du travail
3.2.1 Rapport à la production sociale : rationalité et artisanat
3.2.2 Rapport intérieur à la société, par la forme
3.2.3 Relativisation du rôle de la personne privée
3.3 La société capitaliste échangiste et ses conséquences dans le domaine de l'art
3.3.1 La constellation échange-idéologie-marchandise-réification-aliénation-fétichisme
3.3.2 Le monde marchand et l'art : combat pour l'identité
3.4 Idéologie
3.4.1 La richesse du sujet et de l'expérience
3.4.2 La suppression du sujet
3.4.3 L'humanité de l'art
3.4.4 La bonne naturalité de l'art
3.4.5 Le caractère désengagé de l'art
3.4.6 L'harmonie de l'art
3.4.7 La bonne nouvelle de l'art
3.4.8 La pure spiritualité de l'art
3.4.9 L'art communiquant
3.4.10 L'art altruiste
3.4.11 La culture dans toute sa gloire
3.5 Fétichisme
3.5.1 Le fétichisme de la marchandise dans la sphère esthétique
3.5.2 Le fétichisme du caractère d'en-soi de l'œuvre d'art
3.5.3 Le fétichisme de l'objectivation
3.5.4 Le fétichisme des moyens techniques
3.6 Réification
3.6.1 Affaiblissement et déformation de la capacité d'expérience
3.6.2 La nécessité et les risques de l'objectivation artistique
3.7 Aliénation
3.7.1 Aliénation comme étrangeté à soi et comme puissance déterminante
3.7.2 Influence sur la sphère du divertissement
3.7.3 Influence sur la production artistique et l'art moderne
3.7.3.1 Le montage
3.7.3.2 La construction
3.7.4 Influence sur le contemplateur
3.8 Bourgeoisie
3.8.1 Liberté partielle
3.8.2 Quatre grands principes bourgeois : conservation de soi, échange, propriété et travail
3.8.3 Idéaux bourgeois de l'art : réconciliation, satisfaction, intuition
4 Les catégories de la transformation du monde
4.1 Praxis
4.2 Utopie
4.5 Forces et rapports de production
4.5.1 Forces/rapports de production artistiques et forces/rapports de production sociaux
4.5.2 Les forces de production artistiques et les rapports de production
4.5.3 Progrès artistique
4.5.4 Le sujet collectif résistant non encore réalisé
6.1 Textes d'Adorno traduits en Français
6.2 Textes en français sur Adorno
6.5 Histoires de la philosophie utilisées
7 Notes
"La définition de ce qu'est l'art est toujours donnée à
l'avance par ce qu'il fut autrefois, mais n'est légitimée que par ce qu'il est
devenu, ouvert à ce qu'il veut être et pourra peut-être devenir"
T.W.Adorno, Théorie
esthétique, p.17.
Ce
travail constitue une première étape du projet d'une interprétation générale de
la pensée de la Théorie esthétique
(1970), dernier texte inachevé et édité de façon posthume du philosophe - et musicien - allemand Theodor Wiesengrund Adorno
(1903-1969). La position dernière de la Théorie
esthétique dans l'ensemble de la production théorique d'Adorno, et donnant
la dernière station de sa pensée, n'était cependant pas prévue par l'auteur. En
effet, les trois textes essentiels de sa production théorique auraient dû être
à ses propres yeux[1] la Dialectique négative (1966), la Théorie esthétique, inachevée, et un ouvrage de philosophie morale resté à l'état de
projet.
La
Théorie esthétique s'attache
essentiellement à proposer une théorie de l'art moderne et contemporain,
s'appuyant en particulier sur l'analyse de la situation des œuvres
contemporaines du texte, les œuvres d'après la Seconde Guerre mondiale, d'après
l'Holocauste, et des 'révolutions' artistiques du début du siècle, en tentant
de penser la crise qui les saisit au sein de leur interrogation sur la
légitimité de leur propre existence après toutes les horreurs du siècle.
L'autre station théorique essentielle - et la seule achevée - a donc été selon
lui la Dialectique négative. Celle-ci
est présentée dans son avant-propos[2]
comme le projet de "délivrer la dialectique de son essence
affirmative" en s'efforçant de penser, contre la pensée systématique, la
"discontinuité" entre la méthodologie des travaux appliqués d'Adorno,
dont le plus grand nombre porte sur la musique et la littérature, et ces mêmes
travaux appliqués où se déploie la possibilité de "philosopher
concrètement", et en cela "parvenir de façon rigoureuse au-delà de la
séparation officielle entre philosophie pure et teneur chosale ou forme
scientifique". C'est en ce sens un ouvrage de logique et l'intervention
philosophique d'Adorno était donc pensée par lui-même comme se déployant suivant
les trois axes traditionnels de la logique, l'esthétique et l'éthique.
Cette
production théorique ne se limite cependant pas au sillage qui s'évanouit le
long des trois ouvrages cités, le second étant inachevé et le dernier
n'existant pas. Outre l'ouvrage La
dialectique de la Raison (1947) écrit avec M.Horkheimer, qui constitue un
premier pas important sur le parcours théorique d'Adorno, cherchant à répondre
à la question de savoir comment la prétention rationaliste d'émancipation de
l'homme formulée avec enthousiasme par la pensée des Lumières a pu aboutir à
l'horreur de l'Holocauste, l'ambition d'une philosophie concrète d'Adorno s'est
réalisée le long d'un grand nombre d'étude sur la musique et la littérature,
dont l'ouvrage Mahler une physionomie musicale
(1960) sur le compositeur Mahler du même nom est la réalisation la plus
élaborée, et le long d'études sociologiques.
Cette
première étape que matérialise le présent texte a pour objet limité de se doter
d'instruments de compréhension de la pensée qui s'y déploie. Ces instruments
constituent ce qui pourraient s'appeler des cartographies
transversales du texte en ce que l'opération analytique a consisté à
recomposer le texte suivant l'axe du rapport à Marx qu'il faut lire comme un
rapport aux catégories qu'il a introduites. La justification de cette opération
réside dans leur massive utilisation tout au long du texte, ainsi que
l'hypothèse que c'est la dialectique matérialiste qui permet le déroulement du
discours et le rapport avec Kant et Hegel, qui ont développé selon Adorno
"les conceptions esthétiques les plus puissantes"[3],
rapport qui ne sera pas abordé ici, mais qui devra l'être au cours des étapes
ultérieur du projet.
Cette
analyse, en tant que tentative de compréhension philosophique à partir d'une
cartographie conceptuelle n'est ni matérialiste ni dialectique en ce sens que
le texte d'Adorno n'est pas déchiffré à partir des conditions historiques et
sociales de son apparition[4].
En cela, c'est bien un premier pas qu'il s'agira de dépasser.
Son
intention, elle, n'est pas purement théorique mais aussi pratique en tant que
permettant de se doter d'armes théoriques pour affronter les discours dominants
sur l'art qui orientent la production artistique et brouille le regard porté
sur les œuvres contemporaines.
La
présentation de la méthodologie employée pour mener à bien ce travail nécessite
un retour sur le problème du rapport à la méthodologie d'Adorno qui a, comme
cela a été évoqué plus haut, constitué le noyau épistémologique de la Dialectique négative. En effet, sa
constitution qui relève des moyens propres de l'auteur n'est pas sans poser des
problèmes par rapport à ce que les propos méthodologiques d'Adorno enseignent,
en ce que rien n'assure que l'application d'une méthode différente de celle
suivie par un texte dans son propre effort de connaissance aboutira à sa
connaissance.
Le
problème de la méthode permettant de développer la connaissance des phénomènes
sur lesquels se porte l'attention du théoricien est ce qu'Adorno appelle
"l'aporie du nominalisme" et qui touche la philosophie comme l'art
moderne, à savoir la possibilité d'atteindre la réalité spécifique,
individuelle, à l'aide de formes pures nécessairement universelles, le concept
pour la philosophie et les genres, styles, et formes pour l'art[5].
Une formulation équivalente est le projet d'atteindre le détail sans
philosophie préconçue. C'était déjà le projet hégélien mais il échoue selon
Adorno[6]
car le résultat est atteint "comme si c'était convenu d'avance, cet esprit
qui [était] posé dès le début comme totalité et comme Absolu". C'est la
thèse hégélienne de l'identité de l'a
priori et de l'a posteriori qui
garantit a priori - et donc a posteriori - de manière dogmatique la
réussite de son entreprise théorique et dont l'excès se montre par exemple dans
la construction de l'Etat comme instance positive résolvant toutes les
contradictions sociales, la "réalité de la raison"[7].
Dans cet excès se lit la tendance à intégrer les faits, de force dans une unité
sans faille, et finit par imposer le sujet au détriment de son objet, ce contre
quoi avait lutté Hegel dans sa lecture de Kant dont la Critique de la Raison Pure semblait aboutir à une position formelle
de méthode de la raison sans qu'aucune connaissance concrète n'ait été acquise
et en imposant l'a priori des formes
subjectives sur leur objet. Cette analyse a son corrélat social en ce que ces
formes d'universalité imposées peuvent être décryptées, après Marx, comme
formes sociales dominantes. Les répéter, c'est répéter la domination sociale,
alors que dans la mise à jour de ce qui refuse de s'y laisser subsumer peut
s'annoncer le ferment de sa transformation.
Comment
dès lors s'assurer du résultat d'une étude en posant préalablement la méthode
qui le garantira ? C'est le point d'achoppement avec le positivisme tel que
l'interprète Adorno, attaché au projet hégélien. La méthode du positivisme
assurant sortir du subjectivisme en effectuant la
soustraction de tout ce qu'a de spécifique le sujet ne conduit selon lui qu'à
faire de la méthode un nouveau sujet mais un faux sujet, un "sujet
objectivé" et formel[8]
qui tronque l'expérience du sujet au sein de laquelle l'objet vient à l'expression.
Comme le dit la Dialectique
Négative, "[L]e tournant dialectique fait ses preuves dans sa
réalisation"[9]. Présenter
une méthode avant l'étude proprement dite, garantissant sa réussite, donnant la
manière a priori d'y arriver, est un
retour à la métaphysique de la prima
philosophia pour laquelle il existe un principe a priori dont tout découle,
un fondement apodictique dernier, ce qui constitue le sommet d'une pensée de
l'identité qui impose à ce qui est penser une forme immuable sans prendre en
considération les exigences qualitatives et individuelles de l'objet. Cet
avertissement de l'idée dialectique élevé par Hegel et auquel il passa outre se
retrouve dans les paragraphes des études d'Adorno consacrés à la méthodologie,
comme on le voit dans la Philosophie de
la nouvelle musique [10] et dans l'Introduction première de la Théorie
esthétique [11], où le
refus de présenter une méthodologie est associé au fait que sa réussite ne peut
être hypostasiée en dehors de sa réalisation dans l'ouvrage. L'immanence de la
méthode à son application ne permet pas de l'en dégager, de la détacher, pour
la présenter en début de livre, justifiant par avance la suite. Ne s'assurant
pas par avance du contenu de ce qui est traité; Adorno dans l'Introduction première de la Théorie Esthétique[12],
explique que la seule méthodologie, c'est de ne pas avoir de méthode, seule la
réalisation du projet - ici faire une théorie esthétique - prouvera le
bien-fondé de la méthode immanente.
Comment
dès lors mettre concrètement en œuvre ce projet ? Quel modus operandi employer qui ne serait pas une méthode au sens de
garantie a priori d'atteinte de
l'objectivité ? Dans le cadre de l'esthétique, la réponse est la suivante :
"la meilleure méthode est d'introduire dans les catégories
traditionnelles, au moyen de modèles, un mouvement du concept qui les fasse se
confronter à l'expérience artistique" [13].
Cette confrontation s'appuie sur la contrainte à la réflexion sur soi exercée
sur les phénomènes à l'aide du concept, afin par ce moyen de libérer leur expression
muette[14]
par le mouvement que cette confrontation fait naître dans le concept. La
réponse au problème nominaliste commun à la philosophie et à l'art moderne
passe par la construction, comme forme qui cesse d'être imposée du dehors mais
résulte de la réflexion de l'expérience par la raison subjective[15].
En philosophie, cette construction est celle de modèles, de développements
conceptuels autour de problèmes singuliers comme ceux de l'harmonie, du beau,
etc. Par la démarche de confrontation expérimentale, avec le phénomène, la
dialectisation du caractère universel du concept et de l'irréductible
singularité des phénomènes auxquels il prétend s'appliquer est libérée, sans
que ce geste répète dans la théorie celui dominateur qui fait des phénomènes des
exemples[16].
La critique même du principe d'identité de l'idéalisme avait en effet porté sur
le caractère schématique du concept qui surplombe ses exemplaires, là où
l'objectif est que l'élément singulier 'donne de la voix', surplomb duquel
l'écho reçu par la voix lancé du sujet n'en est que le double[17].
Il est légitime de se demander alors si le tour de force dont parle Adorno
comme geste de l'œuvre d'art, ne s'applique pas à la philosophie, le tour de
force étant qu'au nom de l'être-en-soi, l'œuvre établit artificiellement une
cohérence de sens[18].
Ce refus de l'écriture qui, des principes, en déduit le
concret, refus qui s'était retrouvé en art comme refus de l'organiser à partir
d'un principe de structuration, pose aussi la question de savoir comment organiser
un texte. L'écriture qu'Adorno a caractérisée chez Hölderlin comme écriture
'paratactique', "synthèse non conceptuelle" qui devient en poésie une
"dissociation constitutive" opérant avec une syntaxe faite de
juxtapositions s'opposant à la "syntaxe subordonnante" [19],
s'applique-t-elle à Adorno ? Dans la Théorie
esthétique, cette forme différente de logicité dans l'art est caractérisée
comme consistant "dans l'équilibre des éléments coordonnés, dans
cette homéostasie dans le concept de laquelle l'harmonie esthétique finit par
se sublimer", le terme 'homéostasie' renchérissant sur l'équilibre pour
indiquer la stabilisation des éléments en question[20].
Le principe ou le concept souverain représentant la transposition philosophique
de la transcendance divine, cette écriture accomplit la suppression de cette
transcendance autoritaire et peut être dite écriture immanente.
Cette
constitution de modèles s'appliquant à des concepts quand il s'agit de
philosophie, a son corrélat quand il s'agit des œuvres d'art dans la
constitution de constellations de fragments d'analyse de détail,
"immanentes", "micrologiques", dont la finesse et le
caractère qualitatif seuls sont capables de dégager un "contenu de
vérité", l'universalité à laquelle renvoie la caractérisation de ces figures
particulières. "Parmi les parties de la
totalité, le fragment est celle qui lui résiste"[21].
Benjamin dans l'Origine du drame
baroque allemand[22]
devient ici l'alternative à Hegel, en opposant à la déduction idéaliste le
procédé inductif, utilisant l'extrapolation, Benjamin voyant dans toute
parcelle de réalité les sédimentations de la totalité à déchiffrer[23].
Là où dans La Dialectique Négative ou
dans La Théorie esthétique, l'analyse
se fait à partir des matériaux que sont les concepts les plus généraux de
l'épistémologie ou de la logique, et de l'esthétique, dans les analyses
d'œuvres singulières, l'opération est double, consistant à mouvoir les concepts
plus locaux de l'esthétique en vigueur à l'époque de l'œuvre considérée, et à
dégager la constellation de ses caractères propres dont la figure nomme
l'œuvre. Pour cela, la clé pour entrer dans l'œuvre sera sa technique. Et c'est
une réflexion subséquente qui permettra d'extrapoler à partir de sa concrétion,
le contenu de l'œuvre, sa complexion technique contenant le problème objectif
de l'œuvre et son contenu de vérité[24].
La
mise en place d'une méthode détaillée pour réaliser l'étude du rapport à Marx
dans la Théorie esthétique n'a pas pu
s'appuyer dès le départ sur la théorie adornienne de la méthodologie, en ce que
ce rapport a été découvert au fur et à mesure de la compréhension de l'auteur.
Le présent paragraphe a pour objet de confronter a posteriori cette compréhension avec le mode opératoire quelque
peu positiviste mis en place, et ce afin de déterminer ses potentialités et ses
limites.
L'élucidation
du rapport aux catégories marxistes s'est limitée à leurs mentions explicites
dans la Théorie esthétique; tous les
usages implicites ont donc été écartés ce qui se justifie par l'a priori que les lieux où une référence
explicite était faite dénotaient l'importance cognitive de son usage. En tant
que l'usage des catégories par Adorno suppose une certaine lecture de Marx et
du marxisme, et toute lecture compréhensive étant théorisée dans le texte Skoteinos des Trois études sur Hegel comme critique et comme dépassement, il
faudra se garder de voir dans cet usage la simple application d'un système
supposé de Marx, mais leur usage réfléchi, reprise de la pensée sur la base
d'une nouvelle situation historico-philosophique. De même il faudra en conclure
a contrario que la lecture présente
d'Adorno n'en est pas la pleine compréhension puisqu'elle n'aboutit à aucune
critique ni dépassement.
Les
références ont donc d'abord été compilées par reformulation interprétative
tenant compte du contexte de leur apparition, puis les catégories principales
retenues ont été regroupées en deux groupes, celui de la connaissance du monde
en ce qu'elles sont utiles à la critique et à la connaissance du monde mais
n'abordent pas directement la problématique de sa transformation, et celui
justement de la transformation du monde. La répartition a donc été la suivante
: division du travail, société d'échange, idéologie, fétichisme, réification,
aliénation, bourgeoisie pour la connaissance du monde et praxis, utopie,
critique politique, lutte des classes, forces et rapports de production pour sa
transformation. Au sein même de chaque catégorie, l'organisation s'est fait
selon le sens de leur application. Au sein de chaque ensemble, l'articulation
entre les catégories s'est fait sur la base de leur rapport qui a émergé de
leur analyse individuelle. C'est d'ailleurs le maillage serré des catégories
qui a rendu artificiel leur isolement apparent, isolement souhaité pour
répondre au problème qui avait été posé.
La
solution proposée au problème plus complexe du statut du matérialisme et de la
dialectique a été d'en faire une première partie, comme sous-entendu général de
l'approche d'Adorno, aux deux autres sur les catégories de la connaissance du
monde et de sa transformation. Quant au rapport entre les trois parties, il est
de juxtaposition. En ce qui concerne l'introduction, outre l'exposition de
l'objet du travail, de la présentation succincte de la production théorique
d'Adorno et de la méthodologie, il était nécessaire d'indiquer plus largement
la place de la question de l'art et de la Théorie
esthétique dans cette production théorique. Pour cela, la présentation du
plus général au plus particulier a été retenue en décrivant d'abord très
globalement l'univers conceptuel d'Adorno sous la forme d'un paragraphe sur la
question de la domination et de la raison, puis l'insertion de la question de
l'art dans ce questionnement général, enfin la problématique de la Théorie esthétique. Cette approche à
trois niveau nous a paru répondre à cette question de la mise en contexte de la
Théorie esthétique. La conclusion,
pour finir, a consisté à mettre à jour les découvertes qui nous ont paru
essentielles au cours de ce travail ainsi que le schéma succinct des études
suivantes à engager pour aboutir à une interprétation générale de la Théorie esthétique.
Les
difficultés d'une telle approche sont celles qui peuvent être appelées les difficultés
de la lecture, de l'extraction, de la classification(-reconstruction).
Le
problème de la lecture a été de deux ordres : d'une part en tant que non
garantie à saisir dans sa complexité la pensée adornienne malgré l'immersion
dans l'œuvre sans schémas philosophiques d'interprétation conscients, mais avec
une première formation à l'arrière plan de type scientifique qui a ralentit par
ses schémas identificateurs et classificateurs positivistes fustigés par
Adorno, la compréhension d'une pensée dialectique; d'autre part, en tant que
l'auteur ne disposait pas de la formation artistique et de la connaissance de
l'art dont disposait Adorno - ce problème a été atténué par un dialogue
théorique avec des artistes[25].
Enfin, Adorno émaille ses textes de considérations à prendre au sérieux sur la
quasi-impossibilité d'une quelconque réduction d'un texte à laquelle la
présente recomposition se trouve confrontée. Ainsi la philosophie "doit au
cours de sa progression se renouveler constamment, de par sa propre force autant
qu'en se frottant à ce à quoi elle se mesure; c'est ce qui se passe en elle qui
décide et non la thèse ou la position; le tissu et non, déductive ou inductive,
la marche à sens unique de la pensée. C'est pourquoi la philosophie est
essentiellement irrésumable."[26]
Cet avertissement rappelle cette phrase de Nietzsche dans Aurore[27]
: "Ne plus jamais rien écrire qui n'accule au désespoir toutes les sortes
d'hommes pressés".
Le
problème de l'extraction opère de fait, malgré tout l'effort interprétatif cherchant
à retenir le contexte, une extraction hors de son contexte et ne se garantit
pas contre la perte des nuances qu'elle implique a priori. Alors qu'Adorno aborde successivement les différentes
catégories afférentes à l'esthétique et les dialectise historiquement et
socialement, les extractions que ce travail opèrent ne suivent pas ce mouvement
insistant autour du noyau réel de ce qu'exige le présent - comme le vide
sculpté par le plein du texte - que suit chaque modèle dialectique. La seule
assurance de ce choix méthodologique qui empêche de le réduire au pur geste du
'coup de dés' est la reprise par Adorno de la théorisation benjaminienne du
fragment, à savoir que les fragments du réel contiennent comme sédiments la
totalité. L'opération n'est cependant pas protégée contre le fait que le
changement de vocabulaire effectué lors de l'interprétation des morceaux
extraits du corps du texte d'Adorno n'y réimplante pas des philosophies
implicites, en constituant au final une sorte de corps de texte recousu fait
d'un 'patchwork' de philosophies non encore maîtrisées mais convoyées par les
mots de substitution employées. Pour permettre une correction ultérieure de
cette première étape, chaque extraction a été référencé et cela explique le
nombre important de notes.
La
classification a opéré de manière à développer de manière itérative dans
chacune des trois parties un arbre classificateur suivant des unités
distinctives à extension de moins en moins grande, l'opération s'arrêtant
suivant le critère subjectif quelque peu arbitraire du sentiment d'une unité
cohérente et maîtrisée. La position de certaines de ces unités distinctives
était évidemment guidée par le sujet comme par exemple le premier niveau de
dégagement des catégories marxistes, mais la classification a permis de dégager
les plus représentatives pour Adorno, se basant sur l'a priori que l'importance de la catégorie était proportionnée à la
répétition de son usage. La relecture à chaque étape des morceaux rapprochés a
permis de développer la compréhension. Cette approche en apparence
ultra-positiviste ne s'est cependant pas basée sur un calcul statistique,
aveugle au contenu du texte, mais sur une approche qualitative du texte
associée certes à une classification ultérieure. Sans la lecture répétée et insistante
du texte, aucune sorte de compréhension n'aurait été possible. Cela s'explique
en ce que le halo contextuel a été intégré subjectivement par cette lecture
répétée et réintroduit à chaque moment classificateur et au moment de la fusion
par recomposition discursive des morceaux en discours. Sans cela, les morceaux
prélevés auraient perdu leur sens et n'auraient pu se constituer en fragments
potentiels à savoir en parties non contingentes par rapport à la totalité,
tendant au-delà d'elles-mêmes mais résistant à la totalité. Cela explique la
difficulté rencontrée du regroupement par catégorie marxienne, en ce que
chacune renvoyant au-delà d'elle-même vers les autres, et que suivre ces
renvois menant trop loin, un équilibre précaire a du être trouvé dans la
rupture de ces liens au cours de la classification, quitte à les recomposer
après.
La
méthodologie s'expose - à demi - au reproche d'Adorno d'en hypostasier une dès
le départ puisque l'idée générale de classification est bien un a priori mais seulement à demi parce que
la forme détaillée de cette classification a été guidé par le contenu. Ce geste
d'extraction dans le corps du texte afin de le recomposer sur d'autres axes
n'aboutit pas à un principe premier duquel tout découlerait. Le procédé
classificateur n'est donc pas utilisé avec la finalité des tentatives de
philosophie positiviste. Cependant cette classification est malgré tout
fustigée par Adorno comme "méthode de la raison 'théorique' […] renonçant
expressément à la connaissance intime de l'objet" [28].
C'est la limite de cette étude qui n'a pas la prétention d'atteindre au regard
micrologique, prétention qu'il faudrait pourtant avoir sur l'œuvre d'Adorno,
afin de saisir sa "spécifique, son irremplaçable législation" [29].
En particulier, alors que la technique constitue la clé d'accès aux œuvres
d'art, et à la philosophie comme le montre Adorno pour Hegel dans Skoteinos des Trois études sur Hegel, la lecture présente et préalable ne s'est
basée que sur le contenu explicite du texte
et non à son geste syntaxique, et attend son dépassement.
Le
texte de la Théorie esthétique a été
utilisé dans l'édition française de Klincksieck de 1995, la traduction étant de
M.Jimenez. Il comprend le corps de la Théorie
esthétique, une Introduction première
qui était destinée à être réécrite, le recueil de fragments Paralipomena et une digression Théories sur l'origine de l'art. Compte
tenu des remarques éditoriales cet ensemble a été considéré comme un tout
cohérent[30].
Les autres textes d'Adorno ont été consultés dans leur version française faute
de connaissance suffisante de l'allemand. Les textes Modèles critiques et Trois
études sur Hegel ont été consultés dans des éditions américaines faute de
pouvoir se les procurer en version française. Les références aux autres textes,
en particulier la Dialectique négative publié
trois années avant la mort d'Adorno, sont utilisées quand elles permettent
d'éclairer le texte sur des points ponctuels sans introduire de nouveaux
problèmes d'interprétation. Pour autant il n'a pas été précisé pour chacun leur
différence spécifique par rapport à la dernière pensée d'Adorno.
Des
références contemporaines singulières émaillent le texte - J.Bidet, E.Balibar,
F.Laruelle - afin d'établir des correspondances avec aujourd'hui. De même, des
références aux débuts de l'activité pratique et théorique de D.Buren,
contemporains du texte de la Théorie
esthétique, et visant une approche transformatrice de l'art à l'extrême
opposé d'Adorno nous ont semblé pertinentes.
Le
monde tel qu'il est interprété par Adorno perpétue la domination de l'homme sur
la nature, la sienne et l'extérieure[31],
dont les formes et les gestes sont naturalisés, comme s'ils répondaient à une
fatalité sans fin, donc au mythe. Une illustration en serait chez Marx, la
critique de l'économie politique dont la description semble supposer que le
système capitaliste est le système naturel de l'économie. Ce thème central
d'Adorno est couplé avec l'Aufklärung,
les Lumières, ou comme le définit l'ouverture de La dialectique de la Raison, "la pensée en progrès"[32]
qui accroît certes, la maîtrise de la nature, mais en même temps, ce qui est
une régression, appauvrit son expérience de la nature, dont la sienne. L'espèce
humaine, mue par son principe d'auto-conservation, ou conservation de soi, non
dénuée de dialectique du fait de la contradiction persistant entre sa
prétention et sa réalisation, entre son concept et ce qu'il en est dans la réalité,
travaille en partie dans le sens contraire du progrès vers le bonheur
généralisé, spécialement en substituant les moyens mis en place par la raison,
au but, à la finalité de ces moyens[33].
Cela se traduit par l'irrationalité de l'activité de l'homme comme histoire
naturelle aveugle[34]. La
finalité de la rationalité, le bonheur, est oubliée. Si elle nomme l'ensemble
des moyens définis pour dominer la nature, sa finalité reste un moyen, et la
raison non-rationnelle [35].
L'auto-conservation fixée sur ses moyens, appauvrit la vie du sujet et mutile
le monde, en particulier la faculté humaine de différenciation, qualitative, sa
capacité à faire l'expérience du monde et des autres, qui peu à peu n'est plus
pratiquée et remplacée par des schémas pré-établis de pensée, cherchant à
préformer et à uniformiser les individus et leurs impulsions sur le modèle de
la marchandise, et ce afin qu'ils travaillent à la conservation de la société
telle qu'elle est[36]. La tâche
de la philosophie est alors de critiquer cet esprit d'auto-conservation pour
s'aider elle-même et les autres à une prise de conscience, prélude à une
éventuelle transformation des conditions de vie, déterminées, Adorno étant en
accord avec Marx, par le mode de production capitaliste de la société. La Dialectique négative exprime clairement
la différence entre la pensée identificatrice qui domine son objet en voulant
le subsumer sous une catégorie, comme un exemplaire, et une pensée dialectique
qui cherche à se corriger en cherchant à exprimer à l'aide d'une constellation
de concepts ce que la chose est, à se servir de la forme identifiante du
concept contre elle-même, dans le but différent qui est d'exprimer le
non-identique et non l'identique, et ce au nom de l'identité réprimée de la
chose dont il est question[37].Dans
le domaine de la connaissance cette domination d'un principe borné de
conservation de soi entraîne que le sujet ne retrouve que lui-même dans l'objet
de son étude au lieu d'y trouver l'objet[38],
l'idéal de la connaissance étant l'amour pour Adorno, le fait de laisser son
objet différent, lointain, tout en se portant à sa proximité[39].
Les
exemples de domination sont pléthores et semblent pouvoir être trouvés dans
tous les domaines de la vie comme l'illustre l'énumération arbitraire suivante
: domination de la femme par l'homme dans le mariage bourgeois, de l'animal
dans les expérimentations, du salarié au sein de l'entreprise parfois
directement par l'intermédiaire de normes de rendement associées à des
processus de travail, du citoyen dans l'Etat, du paysage par l'industrie
touristique, de l'écosystème par l'industrie, de la recherche musicale par son
immédiate réception ou par sa rentabilité, etc.
Cette
vision de la domination qui s'est exprimée en premier lieu dans La dialectique de la Raison écrit en
collaboration avec Horkheimer dans le contexte historique de la Seconde Guerre
Mondiale, est ensuite présente dans les autres œuvres comme un prolongement
dans divers domaines de l'analyse critique de la Raison qui présente le
caractère double de développer le potentiel de liberté en même temps que la
réalité de l'oppression[40],
par la tenue séparée des instances de la raison et de la nature.
Adorno
a travaillé dans nombre de ses textes avec des références à des œuvres d'art,
les utilisant comme des archétypes esthétiques, en ce que les œuvres sont pour
lui une forme de trace sismographique de la situation - dont celle primordiale
du sujet comme l'illustre dans le texte Théorie
et Pratique des Modèles critiques
le recours à Hamlet et Don Quichotte pour parler de la perte d'expérience de
l'autre, de l'individu[41].
Cependant Adorno voit en outre dans l'art un lieu où naît l'espoir de voir
s'infléchir ce prétendu 'destin', par un comportement différent vis à vis de
l'objectivité, et où vient à jour l'image d'une situation possible où
l'humanité serait libérée de son geste dominateur réduisant l'autre au silence,
situation où les êtres et les choses pourront être elles-mêmes. Cela ne
signifie pas pour autant que l'art serait exempt de la perte par la vie de ses
qualités, sa dé-qualification - Entqualifizierung
en allemand -[42], car en
l'art se produit l'Entkunstung -
dés-esthétisation ou dés-artification[43]
- , la perte de son caractère artistique. C'est alors ici la question de
l'identité qui est en jeu, d'emprunt, imposé ou propre à soi. Et l'art critique
et remet en cause cette domination du principe universel de réalité qu'est la
principe d'échange complété par l'administration du monde car ce qui apparaît
en elle ne peut être saisi de manière définitive dans un corps de concepts
l'identifiant sans reste et s'y substituant[44].
Son existence est résistance à cette substitution de n'importe qui par
n'importe qui, modèle de l'échange que l'on retrouve jusque dans l'idéal
scientifique positiviste selon Adorno en ce le sujet ne devant plus intervenir,
devant être retranché pour laisser place à une pure objectivité, il devient
indifférent de savoir qui va faire l'expérience scientifique[45].
La raison devient obnubilée par son caractère de moyen et oublie la finalité
humaine du bonheur de tous avec tous, la construction d'une totalité
rationnelle, dans sa nuance raisonnable. Cette obnubilation de la raison dans
le moyen tient dans la formule de l'échange où une chose est toujours pour
autre chose. L'art conserve quant à lui l'image de la finalité en se
constituant pour soi. Il peut ainsi, par ses moyens propres, qui ne sont pas
directement politiques, et malgré - en réalité grâce à - son apparence, son
caractère de fiction, convaincre le monde de son irrationalité. En tant que
comportement spécifique vis à vis de l'objet, de son autre, l'art est une forme
de pratique qui tente de sortir de la perpétuation de la domination de l'un sur
l'autre, et malgré le caractère dialectique de sa tentative - entre le geste
organisateur qui objective les impulsions mimétiques et "leur régression à
la magie" - dessine l'utopie à savoir l'horizon d'une réconciliation où la
raison cessera d'être dominatrice[46].
Contrairement
à Marx, Adorno ne voit pas dans le prolétariat le sujet de l'histoire, et ne
voit même plus quel groupe social pourrait représenter son instance, à savoir
la force qui va amorcer l'émancipation des hommes, et ce certainement selon
J.M.Vincent dans La théorie critique de
l'Ecole de Francfort à cause de la conjoncture historique qui a vu l'échec
des tentatives de révolution en Allemagne, et la montée en puissance de
l'administration bureaucratique du monde, des hommes et des choses, au sein
même des partis favorables au renversement du capitalisme. L'art représente
alors une pratique où se conserve encore l'espoir d'une société différente, où
la figure utopique d'un monde différent peut s'esquisser dans les grandes
œuvres d'art. Figure utopique car seule une image en est donnée, mais l'espoir
s'y loge car les éléments de cet image sont des éléments empruntés à la
réalité. C'est leur organisation, leur agencement, qui diffère de celle du
monde. L'art échappe cependant au reproche de la négation abstraite, du 'tout
autre' en ce que son opération est une négation déterminée qui se réalise dans
la concrétion de l'œuvre, par sa technique et la transformation du stade
technique, et qui permet de faire émerger la promesse d'autre chose, l'image du
réconcilié[47]. C'est une
négation déterminée de l'organisation du monde existant[48].
Elle est mise en place par la raison, mais au nom de la nature opprimée[49]
et projette ainsi une réconciliation avec elle, en cherchant à donner l'image
de la nature[50] . Le beau
naturel comme s'opposant au principe d'identité réduisant tout à la forme vide
du sujet, et au chaos diffus qui emprisonne de même, représente ce que serait
le réconcilié .C'est en cela que la nature constitue le contenu de vérité de
l'art[51].
L'image de la nature est sauvée par l'art et c'est cette image qui représente
un au-delà de la société bourgeoise, quelque chose qui la transcende, et ce au
sein de l'immanence sociale, comme allégorie[52].
Elle se dépasse en laissant une énigme qui défie le pouvoir identificateur, la
réduction violente au sujet, réalisée par la raison, qu'Adorno qualifie de
subjective. L'esprit n'identifie pas le non-identique mais s'identifie lui[53]
et l'œuvre réalise par là l'idéal d'être soi-même[54].
Cet idéal naît dans un monde où l'identité à soi est imposé par la société et
aux objets naturels par le mode de pensée identificateur qui ramène à soi, au
lieu de faire émerger l'identité de l'autre, ce que cherche à faire l'art sans
cette violence qui se perpétue dans la réalité empirique, violence qui fait des
êtres des choses, opération de chosification ou réification qui tronque la part
vivante, qualitative de ces êtres qui ne se réduit pas à un ensemble figé de
déterminations. L'analyse des œuvres devra de même les considérer comme
vivantes en tant qu'elles parlent, "communication en elles de tout
particulier"[55]. L'art est
un "correctif parfait de la conscience réifiée aujourd'hui érigée en
totalité"qui ne perçoit plus la "communication entre des éléments
dispersés" ce qui est le propre de celui qui n'est plus capable d'aucune
projection en répétant simplement ce qui est[56].
Il est en cela le refuge du comportement mimétique qui permet cette
appréhension[57].
L'intérêt
porté spécifiquement par Adorno à l'art tient en ce qu'il présente l'utopie
d'une réalité qui est elle-même[58]
là où les autres réalités et en premier lieu les hommes et leurs relations se
voient imposer des formes figées sur le modèle de la marchandise et du
recouvrement du travail concret par le travail abstrait. A l'encontre de
l'irrationalité du monde administré du capitalisme qui, en faisant de la
rationalité "l'ensemble des moyens qui dominent la nature", masque la
finalité, l'art représente la vérité car elle conserve l'image de la finalité,
en voulant être fin en soi, et critique par là même cette irrationalité[59].
L'art montre ainsi à la raison triomphante ce qu'elle oublie[60].
Là où la société est antagoniste et présente une fausse totalité, l'art en est
le modèle antithétique : "La totalité esthétique est l'antithèse d'une
totalité non-vraie" [61]
en ce que la formation de l'œuvre est un geste pacifique qui cherche à épouser
les formes du formé, qui est brisé, pour l'amener à l'expression. Il conserve
l'image de l'irrationalité d'une société dirigée par les moyens dans ses failles
comme sa trace, et participe ainsi à la vérité par ce biais[62].
Seul l'art selon Adorno est peut être encore en mesure de satisfaire à cette
formulation hégélienne de la vérité comme étant seule concrète, étant donné que
la souffrance, telle quelle, reste muette et est étouffée sous la discursivité.
Seule l'art peut lui donner la parole[63]
en se constituant alors comme conscience authentique[64].
Dans le même geste d'expression, l'œuvre d'art fait apparaître, dans la
formation de sa totalité, dans son idéal de complète structuration, une société
plus digne des hommes, les images d'une humanité transformée[65],
en s'opposant à ce qui est brut, assimilé au mal par Adorno[66].
Par sa mise à distance de la réalité empirique par la loi de se forme qui
recompose les éléments de l'Etant, "elle représente négativement un état
dans lequel ce qui est viendrait à sa juste place"[67].
Cependant, comme l'art cherche à exprimer la douleur de ce qui est et à travers
celle-ci l'exigence d'une autre situation, il est une tentative de faire la
paix avec la société qui ne cesse de la rompre[68],
en présentant dans l'immanence de sa forme une transcendance vers le non-étant,
ce qui passe entre les éléments de l'étant,à partir de l'étant[69].
Sous l'apparence - puisque non-étant - de cette réalité autre pointe cependant
sa possibilité, et c'est en cela que l'art est utopique et promesse de bonheur[70],
et qu'il faut sauver le caractère d'apparence de l'art, fustigé comme fiction
mensongère[71]. Même si
l'art dans sa distance ne participe pas directement à la réconciliation réelle,
en apaisant ce qui résiste à sa mise en forme, il constitue un modèle de
réconciliation irréelle[72].
Il anticipe par la promesse de son apparence sur une praxis qui n'est pas
garantie[73].
Cette
réconciliation en image de l'art se lit aussi comme celle de l'âme avec le
corps dont la séparation platonicienne - choris
en grec - est souvent utilisée par Adorno pour la critiquer, en ce que les
impulsions mimétiques se trouvent apaisées et organisées par l'esprit. Cependant,
cette utopie de l'art n'est pas sans essuyer la contradiction d'une mise en
forme et donc d'une certaine violence pour laisser parler et communiquer les
éléments du réel. Cette contradiction lui donne sa tristesse et la convainc
d'illusion là où elle cherche à tracer une possibilité : l'utopie ne se laisse
pas dessiner positivement sous peine de ne pas en être une.
Les
œuvres attaquées par Adorno seront alors celles qui se résignent à consoler
dans un monde qui continuera sans fin à perpétuer le malheur de certains.
Serait-ce extrapoler que de dire qu'il semble qu'Adorno pense que cette
différence d'attitude se retrouve dans l'œuvre et la conscience de l'artiste en
ce que les œuvres résignées seront celles qui auront tendance à se conformer à
un idiome établi, attendu du public, et manipulé à fin de consommation, alors
que les autres se confronteront à l'idiome reçu pour sortir de l'immanence
artistique, geste à rapprocher à celui de la sortie de l'immanence sociale.
Le monde dans
lequel Adorno intervient au moment de la Théorie
esthétique est caractérisé par lui-même comme l'époque de l'administration
généralisée, où règne une société de monopole totalement organisée[74].
Quant au contexte artistique, c'est celui des années soixante et spécialement
celui des œuvres dites de "l'absurde" comme celles de Beckett, qui
devait être dédicataire de l'œuvre. La compréhension de leur sens devient un
défi. Plus généralement ces œuvres et leur aspect noir et brisé s'intègrent
dans la crise de l'art d'après l'Holocauste,. Il s'agit alors pour Adorno de
tenter une explication philosophique de la situation historique de l'art, cette
dernière s'éclairant singulièrement à la lumière des catégories philosophiques.
Le
trajet dialectique qu'Adorno parcourt dans la Théorie esthétique au sein, et entre les différentes catégories
esthétiques, a pour référence récurrente la mise en place d'une défense de l'art
moderne. Bien que la peinture, la musique, l'architecture, le théâtre, la
littérature et la poésie, y soient abordées - la sculpture semble absente et le
cinéma simplement effleuré dans l'analyse de la catégorie de montage, cinéma
considéré en 1944 comme "moyen de communication de la culture de
masse" plutôt que "comme une forme d'art spécifique"[75]
- c'est la musique, le domaine dans lequel il a le plus œuvré, avec la figure
de la Seconde Ecole de Vienne (Schönberg, Berg, Webern) qui de l'atonalité en est
passé au dodécaphonisme[76],
et la littérature, avec les figures majeures de Baudelaire, Kafka et Beckett à
qui la Théorie esthétique était
destinée à être dédiée, qui sont les référents centraux de l'analyse. La
défense de l'art moderne était nécessaire car le caractère brisé de cet art, ne
présentant plus une belle apparence harmonieuse, l'a rendu d'une part
globalement peu reconnu ou reconnu et vite encadré pour ne pas en entendre
parler, et d'autre part a été critiqué non seulement par la critique bourgeoise,
mais par le réalisme socialiste, et par Lukacs, Brecht et peut-être même par
Benjamin, proche d'Adorno, sur la base, pour le dire schématiquement, de
l'absence d'une protestation immédiate dans ses thèmes contre la situation
sociale.
Outre ce motif
'extérieur', et lui étant lié, le problème interne de son caractère d'apparence
se posait à l'art, de manière encore plus aiguë après les horreurs de la
Seconde Guerre Mondiale, car ce caractère pouvait être interprété comme
illusion, comme mensonge contribuant à consoler les hommes et à perpétuer la
société et la culture telle qu'elle était, société et culture dont l'un des
résultats fut ces horreurs. La remise en question de la culture dans la Dialectique de l'Aufklärung à travers le
retournement dialectique de la 'rationalité' de l'homme au cours de son
histoire, se poursuit donc avec celle de la position de l'art au sein de cette
même culture. La Théorie esthétique
prend alors le rôle d'une analyse qui s'appuie sur ce que l'art est devenu,
pour déterminer ce qu'il s'agit de faire ici et maintenant. C'est ce qu'a
entrepris concrètement Adorno en musique dans le texte de 1961 Vers une musique informelle de Quasi une Fantasia [77].
Cette réponse musicologique à un Que
faire? politique de Lénine, est ainsi une réponse partielle aux critiques
marxistes[78] adressées à
Adorno sur son incapacité à analyser concrètement la situation
historico-sociale et y articuler une politique, en ce sens que s'il ne l'a
effectivement pas fait[79],
ce n'est pas le cas dans le domaine musical, là où le domaine de l'art est
selon la Théorie esthétique politique
d'une manière médiate. Adorno voyant dans l'art, reprenant une formule
hégélienne, un déploiement de la vérité, il s'agit pour lui de sauver le
caractère d'apparence. Cette utilisation de 'sauver' et de 'sauvetage',
présente dans la Dialectique négative
et la Théorie esthétique, indique que
la condamnation par l'histoire de phénomènes, de réalités, de concepts, etc. a
souvent été unilatérale en manquant ce que qu'ils pouvaient contenir de vérité,
vérité qu'il s'agit de faire ressurgir comme toujours liée à un potentiel
d'émancipation.
Les deux plus
grands efforts pour élaborer une théorie esthétique jusqu'ici sont, selon
Adorno, Kant et Hegel, et, tels quels, ces efforts sont insuffisants pour
comprendre l'art moderne et apporter les instruments nécessaires à l'analyse du
problème de l'apparence [80].
L'esthétique kantienne en reste à une analyse orientée sur le sujet qui fait
l'expérience esthétique, sur l'effet de l'art. Elle est de ce fait formelle et
se ferme aux contenus des œuvres, essentiels à leur caractère artistique. Quant
à l'esthétique hégélienne, elle dépasse la précédente dans son intention de
faire s'exprimer la chose même, mais ne réalise pas cette intention par son
idéalisme absolu. Elle cherche à se séparer de la matérialité de l'œuvre pour
faire place à une pure spiritualité, pauvre dans son détachement, réductible à
un simple message discursif. Cette amputation du contenu de sa base matérielle
la condamne et arrête le mouvement dialectique projeté.
Le passage au
matérialisme est alors nécessaire, comme le titre un paragraphe de la Dialectique négative[81].
Un retour rapide est ici nécessaire sur ce passage présenté dans la Dialectique négative. Ce passage suit la
reconnaissance du primat de l'objet dans la connaissance. Une réflexion
seconde, réflexion du sujet sur la réflexion du sujet, révèle que le primat du
sujet est usurpé. La première réflexion du sujet était intervenue lors de la
question de savoir comment pouvait se déterminer l'objet que l'on cherche à
connaître. C'était une question kantienne dont l'analyse permettait de dégager
une subjectivité, en dépit de la chose en soi, et finissait par poser un primat
du sujet, un sujet qui, royalement, faisait enfin tourner l'objet autour de
lui. Cependant, la reconnaissance que la connaissance n'est pas arbitraire dans
son rapport à l'objet dont elle doit suivre les courbes, et que le sujet n'a
pas réussi, comme il en avait la prétention, à organiser le monde
raisonnablement, aide à mener à la reconnaissance du caractère subreptice du
primat du sujet. Cette reconnaissance par la réflexion sur les prétentions du
sujet de la connaissance mène à la dissymétrie entre le sujet et l'objet. Là où
le sujet est impensable sans l'objectivité, la sienne - le quelque chose qui
est visé par le concept de sujet - l'objectivité est potentiellement pensable
sans le sujet, bien que reconnaissable seulement par le sujet. Cette
reconnaissance de la trace de quelque chose qui n'est pas de la pensée au sein
même de la pensée mène au matérialisme au sens d'Adorno en ce que ce quelque
chose renvoie à des impulsions corporelles, comme la souffrance, qui par
elle-même dit 'Passe !', Adorno citant ici la Chanson ivre de Ainsi parlait
Zarathoustra de Nietzsche [82].
Au niveau de la théorie esthétique, il faut mettre en œuvre ce primat de
l'objet, la pensée philosophique devant avoir pour projet de mettre à jour le
contenu de vérité des œuvres d'art à partir de leur complexion sensible
organisée, contenu de vérité historique faisant de l'art une historiographie [83].
Ce faisant, il s'agit pour Adorno de reprendre les apports conceptuels de Kant
et Hegel et de les dialectiser, à savoir par la confrontation de leur
prétention et de la réalité historique de l'art, mettre en mouvement leur
contenu.
Trois
directions privilégiées mettent en œuvre ce projet doublement motivé, défendre
l'art moderne et sauver le caractère d'apparence de l'art. D'abord,
l'insistance est mise sur la distance que l'œuvre d'art instaure avec la
réalité empirique - réalité historique et sociale même dans son aspect le plus
particulier de la vie 'privée' - dont l'expérience qu'en fait l'artiste
imprègne l'œuvre. Cette distance se concrétise par le fait que l'œuvre est une
mise en forme des éléments de cette réalité, recomposés en une image,
recomposition suivant ce qu'Adorno nomme la loi de la forme de l'œuvre. Cette
distance qui est le problème de l'autonomie - relative - de l'art est le moyen
de faire s'exprimer une souffrance, souvent celle d'une contrainte, même au
sein d'œuvres qui peuvent présenter une surface apparemment en harmonie avec le
monde comme chez Mozart[84].
La souffrance à laquelle l'œuvre donne la voix au chapitre est cette seconde
direction. La phrase citée de Nietzsche : "La douleur dit : 'Passe !'
", devient un motif du cryptogramme que constitue l'œuvre d'art,
'cryptogramme' étant un terme récurrent chez Adorno dans le cours du
déchiffrement du contenu de vérité des œuvres d'art. Ainsi, bien que sphère de
l'esprit avec une parcelle d'autonomie, l'art n'est pas sans rapport avec le
monde matériel, ce qui va lui permettre de ne pas être réductible à de
l'idéologie. Et le contenu de vérité de l'œuvre d'art qui s'y oppose, suppose
une expressivité - qui peut-être celle de pleurs sans larme - passant dans
l'art par le médium sensible pour la rendre spirituelle, d'une spiritualité qui
pourrait être dite matérielle en ce qu'elle passe nécessairement par le
sensible sous peine de n'être rien. Cette insistance sur une 'spiritualité
matérialiste' constitue la troisième direction, forme de défense de la culture,
mais contre la culture telle qu'elle a été.
Le
matérialisme devient pour Adorno après la lecture de Marx, "l'ensemble de
la critique de l'idéalisme et de la réalité pour laquelle opte l'idéalisme en
la déformant"[85],
cette critique ayant pour base la souffrance, dont la fin est sa finalité, le
bonheur, sensible. Pour mener à bien cette critique en développant les trois
directions privilégiées dont il a été donné une première coordination, la Théorie esthétique a recourt à des
catégories marxistes dont la fonction au sein du texte peut être présentée
selon les deux pôles de la théorie et de la pratique, orientés par la
dialectique et le matérialisme. Après donc avec éclairé l'usage dialectique et
matérialiste d'Adorno, la connaissance du monde permise par les catégories
marxistes sera présentée dans sa conjonction avec la sphère esthétique. De la
même manière, la question de la transformation du monde suivra, la connaissance
du monde, en tant qu'analyse critique, y menant, en tant qu'analyse étant
susceptible d'aider à déterminer les actions pertinentes à entreprendre à cette
fin. Il s'agit donc des deux pôles de la théorie et de la pratique, dont la
coordination problématique a été initiée par Adorno dans la musique comme il a
été vu, mais semble avoir fait défaut dans la politique.
La critique
faite à Adorno[86] semble
porter sur l'absence dans ses travaux d' "analyse concrète d'une situation
concrète" permettant de déterminer la marge d'action possible et de
définir une stratégie subséquente en vue de la transformation du monde, et de
l'absence de la référence à une force sociale comme le prolétariat comme base
matérielle de cette analyse[87].
Les affirmations d'Adorno du type de celles qui allèguent que dans les
conditions présentes, "aucune forme supérieure de société n'est
concrètement visible"[88],
sont ainsi remises en cause faute d'analyses concrètes. Il est même jusqu'à
être identifié à un auteur tragique[89].
Le texte Résignation[90]
ne répond pas à cette question puisqu'il porte sur une défense de la théorie
par rapport à l'activisme, sur l'erreur d'un saut irréfléchi dans la praxis,
sur l'atrophie d'une pensée instrumentalisée, sur la force de la pensée la plus
solitaire et impuissante comme portant l'universel. Mais l'activité de critique
d'Adorno en musique jusqu'au texte Vers
une musique informelle[91]
qui devait précéder une réalisation musicale qu'Adorno n'eut pas le temps d'accomplir[92]
rendent compte d'analyses précises d'œuvres musicales ou du monde musical qui
lui était contemporain avec des indications d'actions possibles. A défaut d'une
réalisation dans le domaine social en son entier, une coordination déterminée
de la théorie et de la praxis a donc été tentée dans le domaine musical. Quant
aux multiples interventions radiophoniques d'Adorno dont les Modèles critiques témoignent, elles
étaient destinées à faire amorcer une prise de conscience des auditeurs. Ce
type d'intervention de type individuel s'oppose à celui de l'action reposant
sur une prise de décision au sein d'un parti ou d'un groupe organisé
représentant les intérêts déterminés d'une classe sociale ou d'un autre
regroupement d'individus partageant des conditions de vie ou des intérêts
communs, et pouvaient susciter le doute quant à son efficacité.
Le texte Marginalia à la Théorie et la Praxis des
Modèles critiques [93]
avance des arguments théoriques contre cette critique. Vouloir que la
théorie soit immédiatement applicable, la condamne selon lui à se lier de telle
manière aux conditions existantes qu'elle en reste prisonnière, là où elle
cherche à transformer le système tout en y appartenant - chez Adorno, le
dépassement théorique s'effectuant de manière négative, c'est à dire sans poser
positivement ce qui doit être, et ce malgré quelques indications de sa part -
et ce vers un stade réconcilié de l'homme et de la nature. Le problème du lien
entre la théorie et la pratique émerge selon Adorno par la progressive et désormais
totale domination du principe d'identité, de la "rationalité du toujours
semblable" qui ramène l'autre à soi et ce faisant appauvrit son expérience
de l'autre - du monde, de la nature, de son semblable. En séparant le sujet de
l'objet, il sépare la théorie de la praxis. Mais la théorie séparée est sans
puissance et la praxis séparée, arbitraire. Ce problème marxiste est résumé
dans la question 'que faire ?' dont l'ouvrage du même nom de Lénine abordait la
question de la séparation des mouvements ouvriers et du socialisme et leur
fusion [94].
Les deux sont pourtant liés car penser, c'est déjà faire, la théorie est une
forme de praxis. L'immanence de la pensée est complétée par le fait que c'est
un comportement réel. Sans comprendre théoriquement le lien sujet-objet et
théorie-praxis, l'objet devient l'incommensurable et la praxis irrationnelle,
et ce lien est dévolu au destin, à la fatalité, au hasard [95].
Amor fati.
Le matérialisme
et la dialectique d'Adorno seront présentés dans cette partie sans appel direct
aux autres catégories marxistes dont il use, et ce afin de préparer leur mise
en lumière. Ces positions matérialistes et dialectique sont liées
indissolublement. Là où le matérialisme montre les éléments du réel, aussi
infimes soient-ils, qui ne sont pas apaisés, la dialectique exprime le
mouvement que leur souffrance ne peut manquer de générer, par son impulsion à
cesser, alors qu'un hiatus persiste entre cette souffrance qui perdure sous
différentes formes dans l'histoire et les formes de vie sociale qui les
étouffent, et dont l'origine, à l'époque bourgeoise, est le mode de production
capitaliste pour Adorno qui suit en cela Marx (institutions, conventions sociales,
catégories de pensée, entre autres). Cette souffrance demande à cesser, et cela
nécessite un espace de co-existence des individus et de la nature au sein d'un
ensemble différent de ces formes qui concourraient à son apaisement.
Là où le
déroulement de l'histoire pour Marx était commandé par une lutte de classes
dans Le Manifeste du Parti communiste, et comme détermination économique de cette
lutte, dans la préface à la Contribution
à la critique de l'économie politique, par la contradiction entre les
forces productives et les rapports de production, ce déroulement semble
interprété philosophiquement par Adorno à travers le prisme d'une réflexion
esthétique comme une dialectique entre le particulier et l'universel. Les
forces en présence sont celle d'une universalité parce qu'elle s'impose à tous,
mais une universalité particulière et donc une fausse universalité en ce
qu'elle sert les intérêts d'une classe particulière qui développe les moyens de
perpétuer le système tel qu'il est, et celle d'une résistance humaine ou
naturelle aux conséquences de cette domination, qui est le pôle du particulier
mais qui dans sa résistance désigne une aspiration universelle à ce que cesse cette
oppression. Une illustration dans le domaine de la philosophie serait la
différence introduite entre le sujet et l'individu par l'idéalisme en ce
qu'elle prélude à la futur absolutisation du sujet, qui s'interprète de manière
matérialiste comme la position d'une fausse universalité, dont un modèle serait
l'Etat hégélien censé harmoniser l'ensemble des conflits d'une société[96].
La
détermination des phénomènes est donc la conjonction de ces deux forces. Cette
dialectique, cette lutte de forces se retrouve à tous les niveaux de la
réalité, de la lutte des classes à l'individu isolé, quelque soit sa classe
d'appartenance, en ce qu'il est pour partie informé par les formes dominantes,
de pensée par exemple, et qu'il réagit à cette domination dans la limite de ses
forces, et se retrouve dans la pensée, comme la dialectique issue de la volonté
de la pensée d'identifier sans reste ce qu'elle cherche à penser, à substituer
son résultat subjectif à son objet, là où l'objet ne se laisse pas assimiler. La prima philosophia
censée donner des principes premiers, absolutisant des éléments en principes
premiers qui s'imposent a priori aux objets l'illustre emphatiquement quand
elle prend pour objet la totalité du réel. Dans l'art, ce sera la durée
esthétique en ce que l'œuvre véritablement d'art devra durer éternellement[97].
La vérité dans ce contexte est historique mais objective en ce qu'elle
désigne une configuration historique de cette lutte, résultante historique.
L'art qui fait l'expérience de la situation présente[98],
réagit à la société et à son emprise qui est au cœur de cette expérience. Il
prend par là son caractère social et critique. C'est un comportement face à
l'objectivité où se rejoue la dialectique de l'universel et du particulier, et
c'est ce que "l'esthétique a pour fonction d'amener à la conscience",
"la véritable nécessité d'une conception dialectique de l'art"[99].
En effet, une première figure de cette dialectique tient à ce que les œuvres d'art utilisent et transforment à
partir d'une expérience individuelles où se joue déjà des schémas sociaux[100], des matériaux, procédures et thèmes dont le contenu,
historico-social, était déjà le produit d'une telle dialectique. Il doit à
partir de ces éléments pétris pour une part par un élément universel, vrai ou
faux, se particulariser, ce qui signifier, ne pas reproduire un schéma de
fausse universalité, mais dans leur 'authenticité' individuelle, répondant
singulièrement à un problème artistique, atteindre un universel. La
force de l'œuvre d'art sera alors de réussir à briser les barrières sociales [101].
La dialectique de l'universel et du particulier est cependant plus complexe que
la formule la réduisant à la nécessité pour l'universel de se particulariser,
en ce que le particulier devient l'universel, non seulement par la vérité à
laquelle elle tend, mais parce que plus l'œuvre est spécifique, plus elle
réalise son type et ce dans un conflit avec l'idée ou le genre, plutôt que par
subsomption[102]. L'œuvre
d'art n'est donc pas de manière idéaliste "l'unité présente de l'universel
et du particulier", le concept hégélien, car elle se sépare de
l'immédiateté sensible qui, pétri de fausse universalité, ne peut être copiée
telle quelle sous peine d'y retomber. L'œuvre d'art a un modèle dans
l'allégorie, telle qu'interprétée par Benjamin dans l'Origine du drame baroque allemand , à savoir un moyen formel qui
n'est pas rivé à un signifié fixe comme le symbole, et ce dans un but expressif
et critique de la réalité empirique[103].
D'autre part, ce processus de particularisation de l'œuvre d'art, croise la
seconde figure de la dialectique de l'individuel et de l'universel, à savoir
celle des parties de l'œuvre et du tout de l'œuvre, reprise en son sein de la
dialectique de l'individu et de la société comme universel, en ce que les
parties quand elles sont plus que des exemplaires d'une idée, substituables en
tant que tels, n'assurent pas a priori leur articulation dans le tout de
l'œuvre, et pourtant, sont là en vue du tout, ce qui fait de l'œuvre un
mouvement à travers ses moments particuliers incluant leur dépassement[104].
L'analyse la plus minutieuse et spécifique de l'œuvre permet de détecter un
renversement du particulier esthétique en universel comme déterminé par la
chose même, en ce qu'elle exécute en son sein des contraintes liées au genre[105].
Enfin, une troisième figure de la dialectique individuel/universel est celle
qui révèle le plus immédiatement la part matérialiste de la dialectique, c'est
celle que révèle clairement la situation de l'art moderne d'après-guerre, entre
l'expressif et le constructif, qui polarise entre ces deux extrêmes le champ
des oeuvres d'art, selon qu'elles se réclament du primat de l'un ou de l'autre,
alors qu'une conjonction des deux est nécessaire en toute œuvre d'art. Elle
manifeste la dialectique entre l'organisation et l'individu, l'expression de ce
dernier étant une résistance contre la totalité fausse[106],
là où cette expression n'acquiert de force que par la construction.
L'idée sociale de l'art est ainsi exprimée dans la question
de la possibilité de quelque chose de particulier, "d'une façon
générale", le particulier et l'universel devant s'accorder dans l'idée de
liberté[107]. L'œuvre
où se rejoue la dialectique sociale, intègre donc après transformation les
antagonismes non réconciliés de la réalité, qui "ne se laissent pas non
plus concilier dans l'imaginaire; ils agissent à l'intérieur de l'imagination
et se reproduisent dans sa propre cohérence, proportionnellement au degré
auquel ils requièrent une cohérence"[108].
C'est la manière de l'art d'écrire l'histoire[109],
en ce que ces antagonismes sont historiquement situés ainsi que la réaction
artistique. L'affirmation selon laquelle il n'y aurait pas d'histoire de l'art,
mais seulement une histoire de la lutte des classes, trouve là une nuance, en
ce que la réaction artistique n'étant possible qu'à partir d'un certain
contexte artistique ayant gagné une parcelle d'autonomie avec la bourgeoisie,
une certaine autonomie relative lui échoit. Il n'en reste pas moins que la vérité de l'œuvre lui vient de son contenu historique,
avec la question : "la part d'esprit objectif que recèle objectivement une
œuvre dans sa forme spécifique est-elle vraie ?"[110]
à laquelle l'esthétique doit répondre en s'appuyant sur son travail de mise à
jour consciente de la dialectique du particulier et l'universel qui se joue
dans l’œuvre[111].
La
souffrance, inatteignable par la connaissance discursive, représente le pôle
matériel éminent chez Adorno et l'art est un moyen de l'amener à l'expression,
alors que l'art reste récupéré par les institutions sociales et les faux
besoins culturels comme glorification de sa propre culture[112].
L'intérêt matériel de l'individu est que cette souffrance cesse. Sa naissance
face à une nature hostile, non maîtrisée se prolonge par le fait que les moyens
rationnels mis en œuvre pour maîtriser cette nature ont été hypostasiés,
oubliant leur finalité qui est le bonheur sensible de tous les hommes. Cette
forme d'hybris prend la pente de
l'absolutisation du sujet, de soi, sans égard pour l'autre, et l'équilibre
qu'il serait souhaitable de trouver, cet autre qui prenait d'abord le visage de
la nature hostile, a pris ensuite ceux des impulsions, des désirs corporels,
des passions, de la société marchande non maîtrisée où la main invisible de
Smith est bien invisible, encore aujourd'hui par exemple de l'Islam ? La
logique de la concurrence marchande va dans le même sens quand le président de
la société aux 'canettes' bien connues avait pour objectif que chaque habitant
de la planète en ait une dans ses mains, ce qui suppose qu'il n'en est pas une
d'une autre marque. La finalité d'une entreprise au sein du marché
concurrentiel est le monopole, et la seule barrière qui l'empêche jusqu'ici
sont les lois qui l'en empêche. Quand on réclame une dérégulation, l'argument
du choix pour le consommateurs ou de la baisse des prix ne tient pas face à cet
finalité monopolistique, et donc à la maîtrise finale du prix. Ces exemples
montrent que l'idéal de co-existence pacifique et bienheureuse des individus
entre eux et avec la nature est a priori inatteignable
par cet volonté de cesser la dialectique du sujet et de l'objet par son
écrasement sur le sujet. Ce mouvement conduit en outre à appauvrir la
relation du sujet au monde, en particulier sa capacité de différenciation
subjective qui nécessite une ouverture vers l'autre, sa capacité à percevoir
les qualités du monde où à en découvrir de nouvelles, et à menacer le monde
d'uniformisation[113].
Ce comportement est celui de l'idéalisme qui rejette tout ce qui n'est pas
maîtrisé par le sujet. Et cet animalité irréductible de l'homme, ce domaine du
qualitatif par opposition au quantitatif, est rejeté pour une part du fait de
son indétermination[114],
de son impossibilité d'être figé puis substitué par un corps de concepts plus
aisément manipulable. Car ce moment 'naturel' est ce qui n'est pas encore formé
ou articulé[115], c'est le
diffus qui est le pôle matériel opposé au formalisme du moi[116].
Le beau naturel en est un modèle, puisant son essence dans ce qui échappe au
concept universel, comme rapport formel, là où c'est son expressivité qui fait
sa substance[117]. Adorno
place alors dans la mimésis, peut-être forme première de l'esprit, en tant que
forme physiologique[118],
qu'il définit comme "l'affinité non-conceptuel pour son autre"[119],
ce qui rend possible un rapport à l'objectivité.
Le
matérialisme réalisé signifierait sa destruction comme domination des intérêts
matériels, et donc la fin de la pénurie. Bien qu'il n'y ait qu'un besoin
objectif, celui qui vient de ce qu'Adorno appelle la "misère du
monde"[120], l'art est
un moyen de lui donner une voix. L'art est
expression de la souffrance, l'œuvre d'art est un "schéma" de son
expérience[121] sous la forme d'images.
L'état de besoin, gravée dans la situation historique, passe dans l'œuvre[122]
car la "réaction au non-moi devient imitation de celui-ci"[123].
Et par le seul fait de son existence, l'art critique la réalité en
remettant en cause la pratique dominante pragmatique qui absolutise la raison
en oubliant les fins, et ce en se posant comme fin pour soi[124].
La légitimation de l'art par son existence est un
argument récurrent dans la Théorie
esthétique et répète le même argument employé pour la philosophie comme
théorie en face de la praxis dans la Dialectique
Négative[125]. Cet
argument s'appuie sur le fait concret d'une existence qui pose problème, un
moment matériel que la pensée ne peut éviter, sinon en s'appuyant sur un acte
pratique d'extermination. Mais cette existence de l'art ne devient un
témoignage probant que parce qu'elle présente en elle un élément
non-artistique, rebelle à la mise en forme, amorphe, la souffrance du monde et
de l'individu dans ses antagonismes, ce qui peut prendre l'aspect esthétique de
la laideur, qui devient une dénonciation de la cause de cette laideur[126].
L'art cherche à libérer l'expression silencieuse et non intentionnelle,
non-humaine de la nature par le véhicule de cette intention, et quand elle
atteint ainsi à l'expression, des "interférences chosales" et le
"matériau naturel" se trouvent libérés. L'idée de l'art qui est
"la reconstitution de la nature opprimée et impliquée dans la dynamique
historique"[127]
fait état de sa finalité qui est de prêter sa voix à la nature opprimée. L'art
veut tenir la promesse de la nature, celle d'être phénomène expressif et non
matière première, objet d'action[128].
Comme expression de la souffrance, d'un contenu humain, y puisant sa substance,
l'art est écriture de l'histoire, "souvenir de la souffrance
accumulée"[129].
Le primat de l'objet de l'épistémologie matérialiste qu'Adorno justifiait dans
la Dialectique négative[130]
se formule alors dans la Théorie
esthétique d'une double manière. D'abord dans la composition interne par le
fait que les contradictions objectives de la situation antagoniste sillonnent
l'artiste qui les posent moins par sa conscience qu'ils ne les articulent au
moyen de ses problèmes techniques spécifiquement artistiques, et c'est cette
"liberté vis à vis de l'objet", c'est à dire la part de liberté que
l'art prend par rapport à la réalité empirique, qui lui permet d'atteindre à la
réalité de la domination et au potentiel de libération de ce qui est dominé.
Par la transformation esthétique des éléments de la réalité, l' "art
confère à la réalité empirique ce qui lui revient, l'épiphanie de son essence
cachée et le juste effroi devant celle-ci en tant que monstruosité", mais
aussi il libère la parole des éléments opprimés. L'art devient ainsi
"historiographie inconsciente", "anamnèse des vaincus", du
"refoulé", et d'un "possible". Ensuite, ce primat de
l'objet, c'est, de l'extérieur, celui de l'œuvre d'art sur celui qui contemple
et interprète, et qui implique que le rapport de l'art et de la société se
concrétise dès la production, que c'est en ce lieu qu'il s'agit de le
déchiffrer. Ce rapport concret à l'histoire et à la société, cette mise au jour
de la situation, cette "cristallisation" de l'histoire confère son
contenu de vérité et sa vérité sociale aux œuvres, en tant que leur expression dévoile les stigmates de la société, "fait
apparaître, en sa détermination historique, la contre-vérité de la situation
sociale". Et c'est ce rapport déterminé à l'histoire et à la société qui les
libère du fait qu'en tant qu'instaurées, faites, et donc qu'en tant
qu'artifices, elles ne seraient que mensonge[131].
Donnons deux modèles de ce rapport de l'art au monde.
D'abord Beckett, à qui l'ouvrage inachevé de la Théorie esthétique devait être dédié. Des couches fondamentales de
l'expérience comme la perte de l'objet, l'appauvrissement du sujet, l'illusion
d'une subjectivité signifiante viennent à l'expression dans son œuvre qui
emmagasine l'expérience du processus par lequel la société devient totale, se
réduisant à un système univoque. Elle devient l'autre de la société à laquelle
elle reste liée par l'abstraction, ce monde étant un monde abstrait des
relations humaines. Les expériences historiques se trouvent résumées dans le
monde d'images de l'œuvre d'art, médiation qui seule permet d'atteindre
l'élément déterminant, à savoir "l'évidemment de la réalité". Le
monde administré laisse son empreinte négative dans "le caractère minable,
abîmé de cet univers symbolique"[132].
Ensuite le cubisme pour lequel il ne faut pas reproduire les propositions
idéalistes de Proust et Kahnweiler sur la peinture selon lesquelles elle aurait
changée la vision et finalement les objets. Ce sont les objets qui se sont en
soi modifiés historiquement, les sens s'y sont adaptés et la peinture en a
trouvé les chiffres. Ainsi le cubisme serait une réaction au stade de la
rationalisation du monde social aux formes géométriques, réaction qui en
enregistre ce niveau d'expérience contraire à l'expérience. L'impressionnisme a
tenté d'éveiller la vie réifiée dans le monde des marchandises en utilisant sa
dynamique propre et la sauver là où le cubisme a désespéré de telles
possibilités, et a accepté la géométrisation hétéronome du monde comme sa
nouvelle loi, ordre permettant de garantir l'objectivité de l'expérience
esthétique et a montré que la vie ne vit pas[133].
Cette expression de la souffrance par l'art est aussi son
atténuation. Le hurlement est une première extériorisation de la douleur, et la
"main maternelle qui, pour consoler, caresse une tête enfantine dispense
un plaisir sensuel. Un contenu d'un extrême spiritualité se transforme en
sensation physique"[134]. L'art participe des deux. Son expression comme exposition
est une mise à distance de l'immédiateté de la souffrance qui contribue à
l'atténuer subjectivement et la neutralise pour une part dans son résultat
objectif[135]. L'image formée de la souffrance
l'exprime, en est l'écho mais aussi l'atténuation, la sphère esthétique restant
en dehors de la souffrance[136].
La notion de catharsis, utilisé par Aristote dans sa Poétique, trouve sa vérité selon Adorno
dans le rapport entre le contenu matériel et la loi formelle qui en est la
catharsis[137]. Pour
autant l'art participe aussi à une certaine violence en ne laissant pas les
impulsions tels quels s'exprimer mais leur imprime une forme. La formulation de
la dialectique de la forme comme contradiction entre le fait que la mise
en forme violente ce qui est à former et celui de ne pouvoir faire s'exprimer
ce formé qu'à travers la mise en forme[138],
rend compte de cela. C'est une difficulté déjà présente dans le domaine
théorique. Contre la théorie matérialiste du reflet qu'Adorno assimilait - sur
le modèle de la théorie épicurienne des petites images émanant des choses - à
la position d'images ou de représentations mensongères entre le sujet et
l'objet à connaître, il prônait dans la Dialectique
négative un matérialisme sans image dont l'intention est de saisir la chose
même[139]. Il
répète cette intention dans l'esthétique où seule une beauté sans image serait
à même de rendre justice à ce qui est formé, qui s'apaiserait [140].
Pour que les
impulsions réprimées viennent à la parole sans que celle-ci soit empruntée à
des schémas de pensée dominant qui la trahirait, il faut une pratique
différente de celle dominante dont l'expression 'faire parler' rend clairement
compte. Adorno voit dans l'art cette pratique différente et l'atténuation de la
souffrance dont il a été question était le résultat d'un geste pacificateur.
L'œuvre d'art "met à nu dans les concepts leur couche mimétique,
non-conceptuelle"[141],
là où le concept discursif comme unité distinctive avait tendance à traiter ce
qu'il subsumait comme des exemples ou à ne les réduire qu'à cette pointe
discursive. C'est l'ambition hégélienne de retrouver la vie sous le concept que
l'art réaliserait tant bien que mal. Pour cela, le sujet qui construit l'œuvre
disparaît dans le résultat, processus dialectique nécessaire à la réussite de
l'œuvre comme expression des éléments extraits du réel pour les recomposer dans
l'œuvre suivant leur désir[142].
Cependant, cette pratique est un nœud de dialectiques, car aussitôt parlé de
cette disparition du sujet en tant que 'comment' - que manière - dans l'objet
en tant que 'quoi' - que contenu -, la dialectique de
l'objectivation s'interroge sur la réussite du processus. En effet, en tant que
l'art objective les impulsions mimétiques, elle leur fait perdre leur caractère
d'immédiateté, elle les nie d'une certaine manière. Ce qui la sauve, c'est que
cette négation est conservation à la fois, sur le modèle d'œuvre 'noire' qui
vibre de toutes les couleurs qu'elles ne se permet plus d'utiliser. L'art
participe à cette dialectique de la raison par la synthèse de l'hétérogène mais
sa rationalité n'est pas celle de l'extérieure car son mouvement est orienté à
partir de ce qu'elle forme, là où à l'extérieur, elle s'est constituée en
schémas prêt-à-l'emploi qui s'applique violemment sur le monde. En cela cette
autre pratique de la raison vise à la réconciliation[143].
L'art qui manifeste dans ses oeuvres la dialectique sociale entre l'individu et
la société par le rapport entre le détail et le tout, corrige l'injustice
sociale en image, en la réfléchissant dans la forme en essayant de saisir le
mouvement propre des parties tout en constituant un tout[144].
La distance de
l'œuvre à la réalité empirique par sa formation d'une image est essentielle à
la résistance de l’œuvre, et à sa pratique différente. Le mouvement et les
contradictions de l'évolution sociale se reproduisent dans l'art en vertu du
développement intra-esthétique sans en être l'imitation. Le passage est
médiatisé[145]. Cette
insistance sur la distance est une défense de l'œuvre moderne autonome par
rapport à l'œuvre engagée ou du réalisme esthétique, dont une espèce est le
réalisme socialiste. L'œuvre engagée retombe dans la réalité empirique par sa
dénonciation directe de ce qui est; elle en est une copie, et en tant que telle
y est liée et laisse les éléments opprimés en l'état, les manipulant comme le
discours contraire, en y appliquant une idée[146].
Quant au réalisme esthétique, le matérialisme philosophique ne l'implique pas.
Alors que le matérialisme rend sociale toute réalité, son implication au niveau
esthétique est de voir l'art comme forme de connaissance de cette dimension
sociale, dans la médiation qu'il accomplit en lui entre son contenu de vérité
et son contenu social. Mais son contenu de vérité transcende la connaissance de
la réalité, de l'étant, comprise comme sa copie, ou sa photographie car il ne
saisit la vrai visage de l'étant dans sa propre complexion formelle que par
recomposition des éléments de l'étant[147].
Cela s'explique en ce que la surface de l'étant est de prime abord le voile de
la fausse universalité dont il a été question, voile qu'il s'agit de faire
apercevoir. Ainsi l'œuvre d'art, bien qu'en tant que
produit du travail social se reliant à la réalité empirique, au monde social, la
totalité des détails de l'œuvre d'art restant la sublimation de la société
organisée[148], elle s'en écarte par la forme, par le remodelage des
éléments du monde social[149].
Adorno défend alors les œuvres hermétiques comme possédant un potentiel
critique, et généralise la structure monadologique et hermétique à l'art
tout entier. L'art sort alors du solipsisme grâce à son objectivation que
permet ses procédures techniques qui développe un langage au contenu social
latent[150]. Le modèle
de la dialectique de la poésie permet de montrer cette distanciation de l’œuvre
d'art. Elle s'exprime comme la tentative d'user du langage de manière à ce que
les éléments discursifs soient transformés dans l'immanence du texte et soient
ainsi extirpés de leur usage habituel dans des jugements, et ce afin de ne pas
faire corps avec la réalité empirique, de s'en distancer, pour produire des
éclairs de significations que le langage ordinaire ne permet plus, réduit à une
fonction utilitaire. Cela se rapproche des propos de Deleuze sur le
devenir-étranger des écrivains dans leur propre langue, sur le balbutiement[151]
[152].
La plus grande
liberté dans la mise en place de cette distance nécessite une certaine
autonomie extérieure de l'art. C'est la structure
sociale féodale qui a généré la conscience bourgeoise de la liberté et c'est
cette dernière qui est à l'origine de cette autonomie de l'art[153].
Bach ou Mozart était contraint de composer dans certaines formes sous
peine de ne pas être employés. Cependant les œuvres d'art précédant l'âge
bourgeois avait une certaine latitude au sein de l'hétéronomie qui a permis la
réalisation de chefs d'œuvres. L'art a donc un caractère double de fait social,
d'activité issue de la division du travail, et de sphère autonome, bien
qu'encore déterminée socialement dans cette autonomie, en ce que l'œuvre est
une réaction à la société comme il a été vu[154].
Cette dialectique des caractères d'en-soi et social
de l'œuvre[155] cache la
dialectique objective entre l'individu et la société, l'en-soi de l'œuvre
représentant la prétention à sa propre identité de l'individu, et le caractère
social, l'identité imposée par la société à cet individu. Il faut cependant
bien comprendre que l'identité libérée de l'individu ne sera libérée que dans
la société, dans les multiples relations sociales, que l'individu tend ainsi
au-delà de lui-même. Cette dialectique, après fixation en deux pôles séparés
est exploitée par la dichotomie entre le formalisme et le réalisme socialiste
comme une alternative imposée à l'artiste, le formaliste étant particulièrement
attaqué par le dogme réaliste comme illusion bourgeoise respectant la division
du travail[156].
Ce caractère de liberté nécessaire à l'expression, a rapport
à la prise de conscience du sujet qui est émancipatoire. Comme il a été dit,
exprimer la douleur, l'objectiver, c'est déjà en sortir quelque peu, la mettre
devant soi, s'en libérer, en prendre conscience. Ce mouvement est celui de
l'hétéronomie vers l'autonomie, sans pour autant qu'il faille oublier que
l'autonomie réalisée serait la fin de l'autonomie, ce serait l'hétéronomie tout
aussi bien, en ce que la liberté véritable serait dans des relations apaisées
établies et reconnues clairement avec les autres et donc que la loi que l'on
s'est donné à soi est la loi des autres et réciproquement.
L'histoire
de l'art présente ce lien en ce que le caractère de nouveauté en art est exigé
par l'art existant, ce qu'explique Adorno selon le modèle hégélien en ce que
c'est ainsi que l'art prend conscience de lui-même. "La force de l'Ancien,
qui a besoin du Nouveau pour se réaliser, pousse à la création du Nouveau"[157].
Concrètement, les œuvres sont en rapport critique les unes avec les autres, et
l'unité de l'histoire de l'art se comprend comme un processus dialectique de
négation déterminée des unes par les autres. Cette unité dialectique s'exprime
subjectivement chez les artistes d'un même domaine dans leur sentiment
d'appartenir à "une communauté de travailleurs clandestins"[158].
L’art qui dépend de ce qui est, de la société, de l’Etant
grevé de contradictions, répond à la souffrance qui s'étire dans la faille de
ces contradictions et qui appelle à passer. L’art s’emploie à répondre à cette
exigence par sa mise en forme d’éléments issus de la réalité comme "un
aimant dans un champ de limaille de fer"[159].
Outre par sa pratique différente, l'art ouvre sur la possibilité d'un
changement rien qu'en montrant les contradictions, l'expression du
sujet étant non seulement la plainte de son échec mais en même temps, le
chiffre de sa possibilité[160],
sur le modèle de la ruine, fragment qui montre en négatif ce qu'elle pourrait
être, un château. A la différence cependant, qu'Adorno ne voit pas que dans la
passé l'utopie ait été réalisée, là où la ruine du château suppose qu'il y ait
eu un château auparavant, et attend de l'avenir cette réalisation d'utopie.
Cependant le modèle se justifie de manière pessimiste en ce qu'Adorno a
expérimenté toute la perte de richesse de l'expérience tout au long du XXème
siècle, et donc qu'il a vu en quelque sorte des pans de murs s'effrondrer et
des ruines s'accumuler. La dialectique de la littérature dite 'absurde' montre
le lieu de l'espoir du "fait qu'elle exprime en tant que cohérence de sens,
téléologiquement organisée en soi, qu'il n'existe aucun sens. Elle conserve par
là même, dans la négation déterminée, la catégorie du sens; c'est ce qui rend
possible et exige son interprétation"[161].
C'est dans cette force de mise en forme de l'expérience, qui rejoint la force
de penser l'expérience au lieu de se résigner aux schémas appris et imposés que
réside l'espoir. Et c'est cette force de constituer encore une œuvre d'art, un
tout qui irradie dans le détail qui rayonne[162].
Par l'immanence propre à la sphère de l'art, qui s'est certes constituée à
partir du principe de domination extra-esthétique, comme domination de ce qui
est à mettre en forme, une distance est prise avec la domination extérieure.
Cette domination par la mise en forme est non-littéral et en ce sens est
critique de celle à l'extérieur. En constituant une objectivité comme image de
l'être-en-soi inconnu que la nature n'est pas encore, à savoir en tant que
phénomène et non objet d'action, cette articulation par la domination constitue
la dialectique de l'art et de la nature, la domination se retournant en son
contraire[163]. Et le
moment de génie consistera, dans l'atteinte subjective d'une constellation
objective, a faire s'épouser le plus libre et le plus nécessaire, le plus
subjectif et le plus objectif, le nouveau et ce qui semble avoir toujours été
là[164].
Comme le
paysage culturel, ruine exprimant "la plainte d'une âme aujourd'hui
muette" [165], l' "expression est le visage plaintif des œuvres"[166].
Cette expression de la souffrance par l'art, pour y résister et en montrer
l'existence, n'est pas celle d'un individu isolé. L'artiste est ici le corps et
l'esprit parle au nom de forces collectives. En effet, le caractère
idiosyncrasique de l'artiste, transmis à l'œuvre, est en réalité la
sédimentation pré-individuelle de réactions collectives inconscientes et c'est
ainsi que le particulier communique avec l'universel, et que la société
est immanente au contenu de vérité. C'est par son auto-critique que le sujet les empêche d'être
régressives, et le seul point matériel qui intervient dans cette réflexion est
son propre besoin. Comme à la fin de la Dialectique
négative[167], la
force productive qui est au noyau des processus technologiques, c'est le sujet,
la pensée mais en rapport avec ce qui en elle n'est pas pensée, est besoin,
moment somatique. Le sujet artistique est donc en soi social et non pas
par la collectivisation forcée. Et ce sont dans ses corrections que se
déchiffre un sujet global non encore réalisé, comme l'attitude nécessaire et
légitime exigée par ce dont il est question. L'artiste devient un
"exécutant d'une objectivité collective de l'esprit" [168].
La "seule manière de concevoir la vérité de l’œuvre d'art est la lisibilité
d'un élément trans-subjectif dans l'en-soi imaginé subjectivement. L'œuvre
d'art sert de médiation à ce trans-subjectif" [169].
L'empreinte de l'expression dans les œuvres d'art est ce non-subjectif dans le
sujet [170].
Ce qui traverse les sujets dans l'expression et la conditionne, ce
"trans-subjectif", "quelque chose d'objectif subjectivement
médiatisé : tristesse, énergie, désir". Adorno finit par rapprocher cette
expressivité de l'" 'animation' ", sur le modèle de la naissance du
sujet [171]. Au niveau
de l'interprétation des œuvres, il s'agira alors de "remonter au cœur de
cette expérience subjective qui dépasse le sujet"[172],
et dans laquelle s'inscrit la vérité de l'œuvre.
Cette
problématique du 'trans-subjectif' rappelle l'interprétation matérialiste de
l'homme impliqué par Marx selon E.Balibar, à savoir que ce sont les relations
que les hommes nouent qui lui sont constitutives, que l'humanité est à penser
comme "réalité trans-individuelle", qui amène à penser "ce qui
existe entre les individus, du fait de leurs multiples relations" [173].
Il semble qu'ici la difficulté soit de penser l'immanence sans réintroduire de
transcendance subrepticement, ce qui est a été une tentative de Deleuze et qui
est actuellement au centre de la non-philosophie de F.Laruelle qui cherche à
penser de manière cohérente une 'immanence radicale'.
Ce thème des forces collectives s'exprimant dans le moi
individuel expose les "esthétiques subjective et objective, en tant que
pôles contraires, […] à la critique d'une esthétique dialectique : la première,
parce qu'elle est ou bien abstraite et transcendantale, ou bien contingente
selon le goût de l'individu, la seconde, parce qu'elle ignore la médiatisation
de l'art par le sujet. Dans l'œuvre, n'est sujet ni le contemplateur, ni le créateur,
ni l'esprit absolu, mais plutôt celui qui est lié à la chose, préformé par elle
et lui-même médiatisé par l'objet", le sujet étant ce qui parle dans l'art
et qui est immanent à l’œuvre. Pour l'œuvre d'art comme pour sa théorie la
dialectique tient à "ce que les composants de l’œuvre : le matériau,
l'expression, la forme, sont chaque fois aussi bien sujet qu'objet" à
savoir respectivement: pour le matériau, le sujet sédimenté, produit des
générations antérieures, et l'objectivité présentée à l'artiste; pour
l'expression, sa pénétration comme émotion subjective et son incorporation
objective par l'œuvre; pour la forme, élaboration subjective pour que la
relation au formé ne soit pas mécanique, et comme obéissance aux nécessités de
l'objet. "La force de cette extériorisation du moi privé dans la chose est
l'essence collective dans ce moi; il constitue le caractère de langage des
œuvres". C'est un "Nous" qui parle dans l'œuvre la plus
individualisée. Adorno donne les exemples du "rituel choral" dont
l'élément collectif et son caractère de discours est à l'origine et se retrouve
dans la dimension harmonique, du contrepoint et de la polyphonie de la musique
occidentale, et de la poésie qui est du langage et donc directement du
collectif[174].
Les
forces historiques qui déterminent l'œuvre individuelle s'expérimentent déjà
dans l'impossibilité de négliger les avancées radicales artistiques qui rendent
caduques les précédentes procédures jusqu'alors non remises en question[175].
Elles interviennent au sein de la dialectique entre les normes esthétiques
ambiantes et les problèmes singuliers de l'œuvre, de la structuration de son
objet[176].
Les
contenus concrets, comme éléments entrant dans l'œuvre ne sont pas choisis et
intégrés selon le seul bon vouloir de l'intention subjective de l'artiste mais
sont en rapport avec ces forces historiques qui peuvent amener à reléguer des
motifs, des thèmes ou des sujets dans l'oubli et en met en avant d'autres[177].
Ainsi en serait-il de romans sur l'adultère dont le thème n'a plus la même
force qu'au XIXème siècle. Adorno défend cependant l'importance critique de
l'individu devant la croyance que ces forces collectives les plus conscientes
soit celles de la conscience globale. Au stade actuel
de la société, il considère que la conscience globale est en conflit avec la
conscience la plus avancée, qui se trouve être celle d'individus. Cela entraîne
que seul l'esprit individuel peut être critique, que le sujet ne peut être
supprimé comme instance critique qui restera immanent à tout travail collectif
artistique imaginable aujourd'hui[178].
La figure du prolétaire, comme classe - ou non-classe -, instance matérielle
critique de part son existence, est introuvable chez Adorno sinon que le
prolétaire devienne le noyau réel de l'individu lui-même qui charrie des forces
collectives sédimentées par l'histoire. C'est comme si le prolétariat comme
(non)-classe située s'était dissous dans la réalité, qu'il s'était comme
potentialisé au sein d'individus dispersés sans qu'une recristallisation
historique et réelle soit apparue. Son interprétation de son expérience
américaine y est pour quelque chose, en ce qu'il a trouvé là-bas des
travailleurs intégrés d'une telle manière au système capitaliste américain
qu'il ne lui semblait plus représenter la force révolutionnaire.
Cette
absence de création ex-nihilo, qui distingue radicalement l'artiste de
Dieu, et de création arbitraire se repère techniquement. Adorno l'illustre par
le dodécaphonisme de Schönberg qui serait une réponse au problème soulevé par
Beethoven sur l'écriture des quatuors[179],
ou par la mise en forme par Bach d'une forme fugue par rapport aux canzoni et ricercare. Ces réponses objectives à des problèmes artistiques
objectifs montre en outre en quoi le caractère éphémère de ces formes devenus
genres, en tant qu'apparus et disparus, n'entame pas leur objectivité[180].
Le
lieu de la technique est alors privilégié par Adorno pour y déchiffrer ces
forces artistiques. C'est en elles qu'elles se cristallisent. Il le montre dans
son ouvrage sur Mahler, d'une manière plus générale dans ses textes sur des
œuvres musicales ou des musiciens. A partir de ce critère technique, dont la
fonction pleinement développée établit "le primat du 'faire' dans
l'art"[181], la
fausseté d'intentions métaphysiques dans une œuvre pourra être repéré dans son
échec technique[182],
sur un mode équivalent au repérage du hiatus entre la prétention affichée d'un
discours et sa manière d'être, le comportement au sein duquel il s'énonce, de
même que le manque de qualité d'une œuvre pourra être
situé objectivement et ne plus être l'aléa d'un goût[183].
Car l'éloquence de l'œuvre d'art est équivalente à sa contrainte, à sa
nécessité et que celle-ci est rendu possible par le travail de la technique. La
dialectique de l'individuation se déroule à nouveau au sein du rapport à la
technique, en particulier vis à vis d'une technique au d'un style hérité qu'il
ne s'agit pas de plaquer en faisant de l'œuvre un de ses exemplaires et manquer
ce dont il s'agit d'exprimer[184].
Que l'expression, phénomène mimétique, soit fonction de la procédure technique[185],
et que la technique entretienne avec le contenu philosophique un rapport
dialectique en ce que chacun des deux passent dans l'autre au sein de l'œuvre[186],
cela indique d'abord une rupture avec l'idéalisme esthétique en ce que le caractère
spirituel et sensible de l'œuvre d'art sont médiatisés sans qu'ils soient
rabattus l'un sur l'autre, au profit du spirituel chez Hegel notamment[187],
et que l'élément qui permet de saisir concrètement cette médiation est la
technique. Dans le théâtre dialectique de Brecht par
exemple qui pour objectif de déclencher la réflexion et non de fournir un
message tout prêt, la suppression des nuances subjectives et des tons
intermédiaires par une objectivité conceptuelle rigoureuse est interprété par
Adorno comme des principes de stylisation et non un message. Et le style de
procès-verbal de ces poèmes devient éloquent comme négation déterminée de
l'éloquence[188].
Le
matérialisme ne signifie pas que l'esprit doive être écarté mais que,
contrairement à l'idéalisme, il ne soit pas hypostasié et réifié par ce biais
et que sa réalisation nécessite son moment contraire, la choséité et l'aspect
sensible[189]. L'art se
spiritualise par l'élémentaire, non par les idées ce qui serait une vision
idéaliste[190]. Sa
spiritualité et son contenu de vérité n'apparaît qu'à partir d'un élément
sensuel qui nécessite de son côté la forme[191],
les impulsions mimétiques ne permettant à l'œuvre d'être un tout que par le
langage non discursif comme syntaxe d'éléments qu'elle développe. Ce qui fait
être artistique une œuvre d'art est certes ainsi son caractère spirituel selon
Adorno, qui n'est pas une présence immédiate, un étant, mais il ne se constitue
qu'à travers la configuration sensible, comme l'illustre le fait qu'un passage
musical où il se passe quelque chose se trouve au moment de son apparition
jeter une lumière sur ce qui l'a précédé et sur ce qui lui succède, et ce d'une
manière nécessaire. Ce caractère spirituel est non seulement fonction de ce qui
le fait surgir, ses matériaux, procédures techniques et objets qui sont hérités
historiquement et socialement[192],
mais, devenu principe de construction, ne s'illumine que dans la matérialité,
ce qui lui est opposé, à partir de la mimésis, des impulsions mimétiques, en
s'y intégrant, en les objectivant par la forme selon la direction qu'elles
prennent, acte qui fait participer l'œuvre d'art à la réconciliation et élève
la raison à l'esprit[193].
Le contenu spirituel se constitue par les données sensibles, sans qu'à chacune
d'elle en soit associé un de manière fixe. Il transcende la facture par la
facture, la rigueur logique de sa structuration[194].
La dialectique des fins et des moyens est ainsi reconduite dans l'art en ce que
les moyens sensibles, les effets sensibles, ont une autonomie relative par rapport
au contenu. Elle est relative en ce que la satisfaction sensible permet
l'accomplissement de l'œuvre et se spiritualise, sur le modèle déjà évoqué de
la caresse maternelle et consolatrice. A l'inverse le détail peut aussi devenir
sensible grâce à l'esprit[195].
Ce caractère spirituel n'est donc pas la pure raison organisatrice mais
nécessite la part mimétique du sujet, qui dialectiquement se fait 'raison' en
ce qu'elle devient connaissance de type non-discursif grâce à sa séparation
d'avec la magie, en tant qu'"affinité non conceptuelle pour son
autre"[196]. Cette
dialectique entre l'élémentaire et l'esprit va constituer la force de son
contenu de vérité en relation avec son contenu social en ce que cet élémentaire
charrie ce qui n'est pas déjà approuvé et imposé par la société[197].,
ce que l'on peut voir dans le surréalisme dans sa récupération d'objets mis au
rebut.
La technique
des œuvres, force productive, présente un aspect social. Les procédures
techniques des œuvres et ce sur quoi elles s'appliquent, les matériaux sont
pré-formés historiquement et socialement[198].
Le matériau atonal de la musique par exemple résonne de la tonalité qu'il
refuse à une époque où la tonalité n'est plus en mesure d'exprimer l'expérience
du sujet. Il n'est donc pas naturel et n'est pas "un pur donné du matériau
sans qualité". La déqualification - Entqualifizierung
- même du matériau, la perte de son caractère historique et en même temps
le résultat d'un mouvement historique qui y dépose ses sédiments[199].
Socialement, la production artistique a son modèle
dans la production sociale et en tire sa force d'obligation[200],
déjà d'une manière général en ce que le travail artistique se calque sur
le travail matériel dans sa transformation de l'attitude esthétique sensible
face au beau naturel en travail productif[201]. Elle participe par exemple comme toute activité
humaine insérée dans la totalité sociale au processus général de
rationalisation[202].
Les procédés industriels dominants d'autre part investissent la sphère
esthétique[203] - comme
les procédés sérigraphiques par exemple. L'histoire réelle se retrouve alors
dans l'histoire de l'art par la vie de ses forces productives et donne aux
œuvres leur caractère éphémère, les procédés étant remplacés par d'autres[204].
Les médiations sociales ne sont pas cependant pas toutes décelables comme
l'effet probable au sein de l'esprit du contexte de
concentration et de centralisation économiques, de la prise en compte des
existences individuelles au sein seulement des statistiques [205].
Deux exemples identifiant la médiation sociale dans la technique seront ceux de
Strauss pour lequel Adorno décèle un manque de cohérence du déroulement des
événements musicaux qu'il interprète comme l'expression artistique de l
'anarchie du monde des marchandises et non comme sa prétention à l'expression
de la liberté[206], et de
Beckett où l'abstraction réelle du monde gouvernée par le principe
d'échange passe dans l'abstraction des œuvres [207].
Le traitement spécifique
à l'art de la variété, de l'hétérogène, du différencié, lui donne sa dignité en
rendant justice à son autre. Cependant rien ne garantit la réussite d'un
traitement qui génère une unité nécessaire pour que cette variété s'exprime,
l'œuvre purement indifférenciée au moyen de cette unité devenant uniforme[208].
Cette uniformité peut se révéler aussi par son manque
de résonance sociale en ne développant que la figure apprêtée de l'expression
d'une pure subjectivité abstraite[209].
En effet, l’art qui dans son geste de mise en forme ne conserve rien de ce
qu’il met en forme, sa matière et son lien d’hétéronomie, devient indifférent
et échoue dans une autonomie abstraite. Son autonomie ne se gagne qu’en
conservant les traces de son hétéronomie. Cette conservation réussit quand les
éléments issus de la réalité qui sont repris par l'œuvre communiquent entre
eux, ce qui suppose que la synthèse a été non-violente[210].
Ainsi l'échec de l'idéalisme a été de n'avoir pas su s'ouvrir au réel,
et ce en se refermant en système[211]
: l' "esthétique dialectique en progrès devient
nécessairement et également critique de l'esthétique hégélienne" qui ne
laisse pas place à l'expérience du non-identique, fuyant et fragile qui doit
être réduit pour être assuré, car la subjectivité est absolutisée et le réel et
le rationnel identifiés[212].
Cet échec est la suppression par l'esprit de la contradiction du détail
et du tout. Elle reste apparence car il n'en résulte pas de totalité, à savoir
un rapport réel entre des parties et un tout et non un tout déterminant
unilatéralement toutes ses parties sans leur laisser d'autonomie relative[213].
L'objectivité esthétique recherchée est donc tiraillée entre le risque de
retomber en deçà de l'artistique dans le simple fait ou le décoratif, par une
construction totalement fonctionnelle pour une œuvre sans fonction
-l'objectivité absolue est équivalente au fait brut ce qui est la barbarie pour
Adorno[214] -, et le
risque de tomber dans l'arbitraire là où le sujet ne construit pas avec
exigence et suppose une organicité naturelle de l'œuvre, une mise en forme
magique de ses éléments sans l'intervention consciente et réfléchie du sujet.
Ces risques témoignent de la participation de l'art à "la dialectique de
la Raison dans laquelle le progrès et la régression ne font qu'un" et de la dialectique du mimétique et du constructif qui comme
la dialectique logique se développe par la réalisation extrême de l'un dans
l'autre et non dans un moyen terme, ou une moyenne. Il en est ainsi de la
construction qui n'est valable que comme obéissant aux impulsions mimétiques[215],
et de l'articulation qui ne devient pas un principe a priori dans l'art interprété dialectiquement, mais un élément du
processus artistique, car il ne suffit pas de poser comme a priori la distinction pour obtenir l'unité mais réaliser
l'articulation de la variété qui lui donne une unité, variété qui donne un sens
à cette articulation[216].
C'est pourquoi les tabous pesants sur le sujet et
l'expression, sont compréhensibles comme liés à la dialectique de
l'émancipation vers la maturité, l'autonomie en ce sens que ce mouvement reste
infantile là où il ne voit les œuvres expressives que comme des grimaces
d'enfant [217].
L'échec guette
l'harmonisation des éléments, des détails dans la totalité. Il peut advenir
comme perte au cours du processus de formation de l'œuvre de leur identité par
la recherche de l'unité de la totalité en s'appuyant sur leur propre tendance
qu'elle cherchait à concilier[218].
Il signifie alors soit l'imposition abstraite d'un principe unitaire, soit la
confusion indifférenciée. La dialectique des parties et du tout, où les parties
jouent le rôle de centres de forces tendant au-delà d'eux-mêmes est alors la
cause de la crise du sens, de celle de la croyance en la possibilité d'une totalité harmonieuse[219].
Le problème d'harmonisation entame alors l'œuvre avant même qu'elle se fasse,
comme question sur la possibilité théorique d'une telle conciliation des
parties dans un tout qui ne serait une retombée dans l'un des deux échecs
mentionnés. C'est l'interprétation adornienne de l'idéalisme de l'œuvre, où il
voit sa prétention à l'identité de l'identité et de la non-identité par son
idée de la forme, cette idéalisme échoue a priori dans des conditions non
réconciliées[220]. Aucune
œuvre n'est une totalité mais révèle des failles et des insuffisances[221].
Et c'est au moment où cette cohérence significative de l'œuvre d'art vient à
être théorisée qu'elle devient incertaine[222].
L'esthétique
traditionnelle est dépassée. Elle privilégiait le tout sur les parties de
l'œuvre, et était en ce sens idéaliste, puisqu'elle tendait à la négligence de
l'élémentaire et à sa soumission à l'idée de l'œuvre, donc au mensonge sur son
identité, comme identité imposée. C'est le fait d'une esthétique que l'on
pourrait dire critique, par analogie à la confrontation d'Horkheimer entre
théorie traditionnelle et théorie critique, qui s'intéresse aux parties dont
rien ne garantit qu'elles s'assemblent d'elles-mêmes en un tout harmonieux car
c'est l'organisation de ses éléments, sans a priori, que réalise l’œuvre[223].
Ce problème de
l'harmonisation nomme alors aussi celui de l'apparence. La dialectique
de l'art moderne se loge dans la contradiction motrice entre le fait d'être
apparence en tant qu'œuvre d'art, et donc tout, et de vouloir s'en débarrasser
pour ne plus être mensongère[224].
Cela explique la volonté de se débarrasser du charme de l'œuvre qui lui venait
de sa phase magique, et qui s'était sécularisé en se débarrassant de sa
prétention à être réel. Adorno prend l'exemple symptomatique qu'est la
pseudomorphose à la science - dans les arts plastiques, l'assemblage sur le
modèle de la machine, et en musique des considérations mathématiques sur
l'organisation des sons. Elle découle d'une réaction contre l'apparence
esthétique, l'apparence d'une totalité bien formée et harmonieuse, comme un
organisme, analogon du monde apprêté,
dont la façade est présentée comme harmonieuse alors que le malheur y règne[225].
Cependant ce charme contribue à désenchanter par sa critique le monde enchanté
par le caractère de marchandise - le monde dit 'désenchanté' par Weber à cause
du processus de rationalisation - qui obscurcit les choses en les identifiant.
Cette critique ce loge dans le processus dialectique où l'art qui est apparence
devient par sa reconnaissance de sa propre apparence, vérité, et devient
critique de la ratio absolue par l'existence du charme[226].
Cette révolte contre la belle forme dans un monde divisé donne sa tonalité à
l'expression artistique de cette division, qu'Adorno nomme le dissonant,
l'élevant depuis la musique au niveau d'une catégorie de l'esthétique, comme
s'opposant à l'harmonie soutenue par la société dont les intérêts directeurs
n'ont pas intérêt à ce que l'art soit envahi par la souffrance. C'est par cette
expression que l'expérience réelle imprègne l'œuvre d'art [227].
Le lien
qu'entretiennent les œuvres avec le lieu historico-social les lie à l'éphémère
et ne garantie pas que dans des conditions sociales modifiées, leur critique des
œuvres d'art ne soient pas neutralisée. C'est le prix de leur autonomie, comme
on le voit dans l'art abstrait absorbé comme décoration d'entreprise[228].
D'autre part leur effet social extérieur, perceptible, sera moins dû à leur
grande qualité déchaînant les spontanéités qu'à la tendance sociale globale
qu'elles rencontrent.[229]
Adorno donne l'exemple des pièces de Beaumarchais qui a eu une résonance
sociale perceptible car il portait une conscience globale qui ne cherchait qu'à
s'exprimer, et de Beckett qui a l'effet réel de générer de l'angoisse face à au
caractère abstrait qu'est devenu la vie [230].
Le changement d'éclairage qu'apporte
l'art et qui répond à un besoin objectif d'une modification de la conscience
pouvant se changer en modification de la réalité[231],
aura plus généralement un effet par l'empreinte qu'elle laissera dans la
mémoire. Ce caractère de mémoire et de trace se retrouve dans la dialectique du
caractère fétichiste de la construction, de la mise en forme dans l'art, alors
que c'est au moment où " la forme paraît émancipée de tout contenu
préétabli que les formes prennent d'elles-mêmes leur expression et leur contenu
propres". Cela s'explique en ce que les formes sont des contenus
sédimentés, contenus qui avaient été conservés dans les formes comme potentiel
d'expression et peuvent ainsi réapparaître après oubli[232].
Le primat de l'objet dans l'art est ainsi valable aussi à un discours qui
insiste sur l'aspect primordial de la forme, en ce qu'elle est un contenu
sédimenté, jusqu'au ornements, anciens symboles cultuels[233].
La dialectique de la forme et du contenu qui s'oppose
à leur dichotomie figée présente sous cette formule matérialiste leur
médiation. En plus du cas des ornements, Adorno l'illustre par les formes
musicales (sonates, rondo, etc.) qui étaient autrefois liées à la danse, et
donc à une pratique sociale au sens déterminé. C'est l'expression de ce contenu
qui nécessite de s'objectiver dans une forme, de la même manière que le
processus d'intégration de l'œuvre d'art. Dans cette dialectique, l'élément de
contenu est déterminant, ce qui constitue l'aspect matérialiste de l'esthétique
du contenu, en ce que c'est la réalité de l'expérience comme contenu qui régule
sa mise en forme par l'artiste [234].
Dans son rapport
à l'art, la théorie esthétique hérite des catégories esthétiques formelles - le
développement en musique par exemple. En tant que théorie matérialiste, elle
tentera de déchiffrer leur contenu matériel, de saisir leur contenu de vérité
historique et social[235]. Ainsi en est-il des catégories centrales du laid et du
beau, qu'ils ne faut pas opposer en tant que formelles à une nature matérielle
mais les comprendre comme résultant d'un processus matériel, comme le beau est
le résultat d'une émancipation du sujet de sa peur devant la nature
indifférenciée, le mana, les forces
naturelles inquiétantes et non maîtrisées qui généraient la crainte dont les
caractères devinrent ceux du laid comme aujourd'hui ce qui est violent, ou
expression de la souffrance[236].
D'autre part, la laideur est une catégorie que la classe dominante appose au
prolétariat révolutionnaire - qui cherche à la renverser à cause de la
servitude persistante qu'elle subit. L'intégration de tels éléments dans l'art
devient alors critique et matérialiste, participant à l'impression de cette
honte dans la mémoire collective[237].
Adorno complète ce déchiffrement en avançant l'idée qu'une "théorie
formelle de l'esthétique, à la fois globale et matérielle" devrait être
envisagée en traitant "de la continuité, du contraste, de la liaison, du
développement et du 'nœud', et surtout de savoir si, aujourd'hui, tout doit
être aussi près du centre ou de densité différente"[238].
L'écriture même de la Théorie esthétique, bien qu'Adorno se défende de faire
d'une théorie une œuvre d'art, est-elle confrontée à cette question ? Cela
supposerait que l'on voit son écriture comme tournant autour d'un centre
innommé, chaque partie décrivant l'empreinte de ce centre sur les différents
problèmes de l'esthétique et de l'art. Cette hypothèse est plausible à
condition de voir ce centre comme le réel que la pensée tente d'accompagner, ce
qui s'accorde avec sa théorisation de la Dialectique
négative d'une marque dans la sujet, dans la pensée, de ce qui n'est pas la
pensée et que la pensée cherche à exprimer.
Outre que
l'esthétique ne peut se mouvoir qu'au sein de concepts, de catégories
esthétiques, il doit affronter son objet, l'art. Or celui-ci, en cela comme la
nature, ne peut être fixé dans un corps de concepts, non seulement parce que
c'est un objet devant le sujet de connaissance et ne s'y réduisant pas, mais
parce qu'il cherche lui même à exprimer non-discursivement l'identité du réel.
Dans l'expérience esthétique du beau naturel ou du beau artistique, l'objet
prime comme en témoigne son double caractère contraignant et interrogateur[239].
Cette interrogation, sorte d'énigme rejoint son caractère indéfinissable qui le
définit d'une certaine manière. Ce paradoxe de l'objet de l'esthétique commande
celui de l'esthétique chargée d'interpréter ce que l'art "ne peut dire
alors que seul l'art est capable de le dire par le fait qu'il ne le dit
pas"[240]. Le contenu n'est plus la raison comme dans l'idéalisme, où
l'objet est déjà un concept qui doit revenir à la conscience de soi par le
sujet; il nie donc l'idée absolue, la toute-puissance de la raison, et
nécessite une interprétation et non sa substitution par la clarté du sens[241].
C'est ainsi qu'Adorno se soumet au "primat des textes sur leur
interprétation" comme la conséquence de l'autonomie que l'objectivation
d'un texte permet[242],
texte littéraire ou partition musicale.
L'esthétique
se déroule alors comme réflexion de l'expérience artistique, réflexion des
phénomènes esthétiques avec comme conséquence du primat de son objet, le
"primat de la sphère de production dans les œuvres d'art" qui
s'impose en tant que primat de "leur essence en tant que produits du
travail social face à la contingence de leur élaboration subjective".
Cependant cette "esthétique non-idéaliste traite d' 'idées' " car
elle traite des catégories traditionnelles qui sont comme des éléments du
processus de production, dans la mesure où l'artiste est confronté au stade
historique de leur élaboration, en les réfléchissant à l'aune de l'art qui les
nie, libérant ainsi leur dialectique historique[243].
Une sorte de 'relais' - ou de ballet - dialectique s'effectue entre l'artiste
et le philosophe, la production artistique remettant en cause les catégories
façonnées par la production philosophique au sein de laquelle cette remise en
cause est replacée sur un plan discursif, donnant lieu à une nouvelle figure
des catégories esthétiques.
Ce primat de l'objet se
traduit dans la connaissance comme "l'accomplissement spontané des
processus objectifs qui, grâce à ses tensions, se déroulent à l'intérieur"
de la chose esthétique[244]
et ce déroulement qui est celui de la logicité de l'œuvre n'est perçue que par
prise de conscience du processus qui se concrétise dans le problème que pose
l'œuvre. "La qualité objective est elle-même médiatisée par ce procès"
[245].
Cette connaissance esthétique est une expérience esthétique qui devient
"vivante depuis l'objet, dans l'instant où les œuvres d'art, sous son
regard, deviennent elles-mêmes vivantes", en libérant son "caractère
processuel immanent", "résolution des antagonismes que toute œuvre
d'art renferme nécessairement"[246].
La constellation formelle développée alors par la pensée pour traduire sur un
plan discursif la connaissance expérimentale" n'est pas indifférente
envers l'objet de la pensée"[247].
Ce qui était vrai pour l'art se transpose à sa connaissance par une esthétique
dialectique, à savoir que c'est lorsque la forme est issue du formé sans
violence qu'elle devient substantielle et non quand elle est appliquée de
l'extérieur[248], quand des schémas philosophiques sont appliqués de l'extérieur à
la chose[249]. Ce
processus de connaissance des œuvres d'art nécessite le plus intense
investissement du contemplateur dans l'œuvre pour atteindre son objectivité, à
condition que cet investissement disparaisse dans l'œuvre[250].
Sous réserve d'une approche semblable possible avec les textes philosophiques -
une différence évidente sont les produits de l'esprit où le spectateur assiste
à une performance, comme la musique, le théâtre, la danse, et ceux où le
spectateur lui-même réalise cette 'performance' comme la littérature, la
peinture, etc. - sous cette réserve donc, cette question de l'investissement
peut être précisée avec le texte Skoteinos
des Trois études sur Hegel où il
est conseillé au lecteur de Hegel de se laisser porter par le courant du texte
pour ne pas, par la volonté de comprendre exactement et d'être totalement
fidèle, tromper cette fidélité, et d'appliquer un tempo lent qui s'adapte à la
difficulté des passage[251].
L'expérience
esthétique de l'œuvre et de ses problèmes artistiques liés à sa qualité
entraîne que la société fonctionnelle ne peut pas sans erreur assigner d'
'en-haut', de l'extérieur une fonction à l'art en laissant de côté ces
problèmes [252].
La souffrance
à laquelle ne peut se substituer son concept, le réel que ne peut remplacer le
concept et qui loge sa marque dans les systèmes philosophiques clos prétendant,
en disant la totalité, l'être, laisse sa marque d'origine somatique dans la
fausseté de la pure immanence de la pensée, dans ses constellations conceptuelles
dont le sens est lesté d'affectivité. C'est dans les failles des différents
discours censés dire ce qui est qu'Adorno travaille. L'instance
matérielle-réelle doit être pensée par l'introduction par Adorno du
non-identique comme ce qui échappe en son sein même, à la domination actuelle
du principe d'identité, comme ce qui s'en écarte au sein des failles, des
écarts, là où l'opprimé réussit tant que faire se peut à articuler sa faible
voix, où quelque chose de différent veut être. Le beau naturel est alors une de
ces premières "traces du non-identique", avec son caractère fugace et
indéchiffrable totalement[253].
Pour l'œuvre d'art ensuite, ce qu'Adorno nomme "unité matérielle"
dont l'œuvre donne l'illusion, ce serait le fait que ses composantes s'organisent
selon une unité sans que celle-ci soit introduite subrepticement de l'extérieur
comme par des "lieux communs". Or cette "variété éparse"
est celle de forces qui ne se laissent pas sans aucune violence intégrer dans
une unité sans faille en ce que provenant de la société dont la structure clive
les hommes et la nature[254].
Dans le rapport des œuvres entre elles même qui n'est pas celui d'un continuum
qui permettrait de gommer la spécificité et
d'affirmer que rien de nouveau ne se fait, peut se localiser le lieu de
ruptures qu'ils s'agit de déchiffrer comme
l'expression de clivages réels[255].
Enfin dans le rapport même du spectateur à l'œuvre, où son apparition comme un
événement dont il est malaisé de substituer à une formule discursive
intentionnelle, un non-intentionnel se marque par l'impression d'une
signification cachée de quelque chose qui parle sans que cela soit substituable
à une clarté de sens[256].
Adorno semble
ainsi mettre sur le même plan la dialectique du sujet et de l'objet comme
traduction épistémologique, 'spiritualisée' de la dialectique de la pensée et
du corps, avec son lien pratique comme dialectique entre la réflexion et
l'action, la théorie et la pratique, et la dialectique sociale, la lutte des
classes dominantes et dominées. Comme il a été vu, la référence à la
dialectique de l'individuel et de l'universel, tentait de faire le lien. Dans
le cadre de l'esthétique, le déchiffrement matériel des catégories esthétiques
qui a été vu sous-entendait l'évolution historique de leur signification en
fonction de la situation, reprise de cette dialectique individuel/universel
comprise comme le rapport entre le noyau réel temporel qui n'est pas posé et
l'universel du concept, figé au moment ou il est posé. La dialectique limite
toute affirmation comme partielle, ne respecte aucune idée isolée[257]
en s'appuyant sur l'identité changeante de l'histoire, des situations concrètes
et de leur insertion sociale, qui explique le mouvement dialectique des
concepts. L'expérience d'un hiatus entre la nouvelle situation. et le sens du
concept issu de la situation précédente permet d'effectuer en pensée leur
dialectisation. Les catégories formelles dynamiques comme la tension ou
l'équilibre sont des paradigmes de la dialectique en tant que n'ayant de valeur
que par rapport à ce qu'elles mettent en forme, ayant leur mouvement propre car
elles "se modifient en fonction du formé, […] et totalement par la
négation : elles agissent indirectement du fait qu'on les évite et les abroge
[…] le fondement de la dissonance fut l'harmonie, celui des tensions fut
l'équilibre". Le concept de dialectique dans l'art peut donc bien se
formuler aussi comme dialectique de la mise en forme qui est une modification
des catégories formelles issues du matériau, par confrontation avec la nouvelle
situation du matériau[258].
Outre ces catégories, le cas du laid, de l'ornementation, des 'traits
barbares', du sublime, de l'exigence de distinction vont illustrer cette
dialectisation opérée par Adorno dans les catégories esthétiques:
-
Le laid tout d'abord connaît une
dialectique comme évolution de sa fonction et de son contenu dans l'histoire de
l'art, de canon d'interdits généraux à celui spécifique de ne pas contrarier la
justesse immanente de l'œuvre singulière, de son intégration harmonieuse à l'impossibilité
de cette intégration au XIXème siècle alors que l'art avait gagné en autonomie
d'expression et que les antagonismes sociaux issus de la révolution
industrielle généraient des violences que l'artiste n'arrivaient plus à
assimiler[259].
-
L'ornementation ensuite peut jouer un
rôle de décoration théâtrale de quelque chose, et donc de maquillage mais comme
décoration absolue dans les hautes œuvres baroques comme chez Bach, elle prend
le rôle du pur malléable, du pur plastique, spectacle des Dieux[260].
-
Les traits barbares peuvent d'un part représenter
expressivement à un moment donné une émancipation - la couleur dans le fauvisme
-, comme rejet nécessaire de la culture mais, en tant qu'acte de violence
simplificateur, il signifie aussi par son geste une perte de différentiation -
toutes les nuances colorées précédentes - qu'il faut recouvrer ensuite sous
peine de barbarie. [261].
-
Le sublime peut passer de la croyance en la grandeur de
l'homme comme dominateur de la nature à la conscience de son inanité, de sa
contingence qu'il cherche à sauver par l'absolutisation ridicule de l'esprit,
passage de la grandeur au ridicule[262].
-
La distinction enfin supposée garante de la clarté et de
l'articulation est dépassée par la logique qui veut qu'une œuvre cherchant à
exprimer l'expérience du flou niera cette logique du distinct mais ce d'une
manière élaborée et claire[263].
Le
caractère double de l'œuvre d'art est celui de son être-pour-soi et de son
insertion au sein de relations avec la société[264].
L'art est un élément différant de la réalité empirique et en faisant partie à
la fois; il en diffère comme du contexte d'efficience social, de son effet
social, soit par son autonomie qui se localise dans la loi spécifique de sa
forme, qui permet de distinguer un reportage et Mme Bovary de Flaubert. Les phénomènes esthétiques sont esthétiques
et faits sociaux[265]
et l'aspect social, son reste de finalité hétéronome, est le lieu de son
essence mimétique[266]
Le double
caractère de l'art comme produit du travail social, donc fait social, et sphère
autonome rejoint celui marxien de la marchandise comme valeur d'usage et
d'échange par la médiation du couple autonomie/hétéronomie en ce que la valeur
d'usage est la part qualitative de l'objet, qui peut être dite autonome en ce
sens que c'est ce qu'il a en propre et qu'il n'emprunte pas aux relations au
sein desquelles il peut se trouver, en particulier dans le rapport d'échange
qui lui donne une valeur d'échange, valeur pouvant être dite hétéronome.
La
référence a la division du travail intellectuel et manuel pour Adorno est
utilisée pour insister sur le caractère essentiel de l'autonomie de l'œuvre
d'art comme condition de "réalisation de son universalité humaine"[267].
En effet c'est la division du travail manuel et intellectuel qui a isolé
l'esprit dans une sphère autonome - relativement -, esprit essentiel à l'œuvre
d'art qui montre par sa constitution sociale qu'elle n'est pas totalement
autonome en son essence, que quelque chose de social s'oppose à l'art au sein
de l'art [268].
C'est d'ailleurs pourquoi cette autonomie, d'abord gagnée sur ses anciennes
fonctions sociales comme les fonctions cultuelles (ex :arts premiers) et de
divertissement (ex : musique du Moyen Age), n'est pas totale. Les éléments de
l'œuvre sont empruntés au monde, et le passage d'une époque à une autre, ne
garantit pas qu'ils continueront à être expressifs dans la nouvelle. Bien que
l'esprit de l'œuvre ne soit pas sa thématique, il n'est pas exclu qu'il sombre
avec elle.
Le
division du travail ayant opéré l'autonomisation de la sphère de l'esprit à
laquelle appartient l'art, il va être en mesure de refléter "les
contraintes sociales dans lesquelles il est pris", et en particulier cette
même division du travail. "[P]ermettant ainsi d'apercevoir l'horizon de la
réconciliation, il est spiritualisation; mais celle-ci suppose la division du
travail manuel et intellectuel[269].
L'artiste coupé de la réalité comme conséquence de la division du travail ou
comme propre initiative de retrait supplémentaire ne signifie pas qu'il
perdrait la conscience de ce monde, car en tant que réagissant au monde et à cette
coupure, elle emmagasine l'expérience de sa réalité et en est une forme de
conscience[270].
La boucle est donc bouclée : la totalité sociale a généré une coupure sur son
propre corps social - la division du travail manuel et intellectuel - et c'est
une des parties en souffrance de ce corps - la sphère autonome de l'esprit avec
l'art - qui prend conscience de cette douleur, spiritualisation qui permet, en
'voyant' la blessure, d'entrevoir la possibilité de sa guérison. Cela explique
la phrase "Si l'art peut encore réaliser son universalité humaine, c'est
uniquement à travers une division rigoureuse du travail; tout le reste est
fausse conscience"[271]
qui signifie que c'est par l'autonomie acquise par cette division qu'une
conscience de la situation générée par cette division sera prise, conscience
vraie de la totalité sociale, et en tant que telle, universelle.
Cette
autonomie est cependant relative, de par son origine sociale et de part
l'ensemble des éléments entrant dans la réalisation de l'œuvre où s'est sédimentée
toute l'histoire et la société. En ce sens la représentation générée par la
division bourgeoise du travail, de la mise à l'écart de la sphère artistique
par rapport à la réalité, celle de la croyance en la création ex nihilo de l'œuvre alors que tout dans
l'œuvre a des racines dans la réalité[272]
est idéologique. Cette division veut faire croire qu'elle s'est effectuée comme
celle effectuée dans l'extension lorsque l'on rompt le pain, où chaque morceau
ne garde que la trace de la coupure, mais dans le cas de la division du travail
manuel et intellectuel, comme le travail intellectuel est une forme de
pratique, une gestuelle désincarnée là où le travail manuel nécessite des
éléments d'intellection, une dialectique s'instaure entre les deux qui n'autorise
pas leur dichotomie à la base de l'idée de création ex nihilo. De la même manière, cette division du travail a été
intériorisée au cours du temps dans le sujet comme division entre le sentiment
et la raison, alors que le sentiment seul sans la pensée est aveugle devant la
vérité et que la pensée est vide sans le sentiment, ce qui est proche de la
formulation de Kant concernant le concept vide sans intuition et l'intuition
aveugle sans concept [273].
Ces divisions ne sont cependant pas révocables par la pensée ou par l'art qui
en sont des produits. C'est leur prise de conscience qu'ils permettent.
Cette
division non remise en cause car à l'origine de l'autonomie est donc aussi à
l'origine de l'incompréhension de l'art actuel. En prenant l'exemple de
l'incompréhension d'un non-spécialiste face aux dernières avancée de la science
physique, qui s'est constituée elle aussi en sphère autonome, Adorno justifie
que la sphère autonome de l'art qui a eu son propre déploiement et sa propre
complexification ne soit pas immédiatement accessible[274].
Et la distinction faite entre la science physique et l'art est due à
l'imputation de l'art à la sphère du sentiment et de la science physique à la
sphère de la raison.
La
dernière détermination que la division du travail marque dans la sphère
artistique se situe au niveau du processus de production artistique où
l'artiste ne créant pas ex nihilo,
mais à partir d'éléments marqués par l'histoire et la société, la conjonction
de ces différents éléments est une forme de division du travail[275],
en ce que la force intervenant dans ce processus de production ne se réduit pas
à celle du sujet seul, 'nu' pourrait-on dire, mais aussi de sa technique qui
renvoie à une élaboration sociale, à son expérience dont les schèmes
d'appréhension sont aussi sociaux, etc.
Le processus de production qui doit
primer sur la réception selon Adorno doit être en premier lieu mis en rapport
avec la production sociale répondant à la dialectique de la raison développée par
Adorno et Horkheimer. En second lieu, il faut y relativiser le rôle de la
personne privée et ce au profit de l'œuvre même, de sa loi formelle, et des
éléments historiquement situés qu'elle organise.
Pour le rapport au processus de
production sociale, le mouvement général de rationalisation, anti-mythologique,
de la raison qui emporte ce dernier dans le développement de la technique, est
valable dans la sphère artistique, vis à vis des procédés de production
artistiques[276]. Cependant elle garde un reste d'artisanat qui
lui permet de résister à l'intégration totale aux procédés quantifiés du monde
capitaliste réifié, opposés aux fins qualitatives de l'art. La technique
artistique ne se réduit néanmoins pas à l'artisanat en ce qu'il instaure un
libre rapport avec les moyens dont l'art a besoin[277].
L'enjeu de ce rapport est la
question de l'idéologie de l'œuvre d'art : conscience fausse ou déploiement de la
vérité. Pour cela, l'essentiel est de comprendre que le rapport à la société
est à chercher dans la forme de l'œuvre, et qu'en cela il est indirect, médiat.
Comment la réalité imprègne l'œuvre sans que cette imprégnation soit un reflet
et ne fasse que reproduire la réalité d'une manière non critique, soit
directement idéologique ou récupérable par l'idéologie, entendue par là comme
illusion consistant à faire de l'œuvre d'art une apologie de la réalité
empirique, du monde tel qu'il est. Le lien entre l'oeuvre et la réalité est
alors localisé au niveau de la "dialectique de la nature et de sa
domination" qui a cours dans l'art comme dans la réalité sociale mais
d'une manière qualitativement différente en ce que l'œuvre d'art est un modèle
de tentative pour ne plus imposer le silence à l'autre - comme opposé au même,
au principe d'identité du sujet qui rend l'autre identique à lui-même, ne plus
imposer le silence à la nature comme nature contemplée et non objet d'action et
de manipulation à des fins subjectives. Il y a une telle dialectique en ce que
après que la nature ait été ce qui a effrayé l'homme, l'homme s'est mis en
position de dominateur de la nature (dont la nature humaine), et que l'œuvre
d'art, elle, essaye par des moyens rationnels forgés par le mouvement
dominateur, de sortir de la domination, paradoxe constitutif de l'art.
L'expérience à l'origine de l'œuvre d'art est celle du monde, et se déployant
sous forme d'un réflexe, avec le sentiment d'effroi, imprègne l'œuvre.
"Les antagonismes non résolus de la réalité se reproduisent dans les
œuvres d'art comme problèmes immanents de leur forme". Cela définit la
rapport interne de l'art la société. Par l'écart avec la réalité et ses faits,
forme esthétique de distance critique, elles atteignent le réel[278]. L'essence contradictoire de l'art s'expose
donc en ce qu'il s'oppose à la société, tout en étant une activité sociale et
intégrant une dimension sociale dans sa mise en forme, mais la déduction de la
société à l'art n'est pas possible sans médiation, comme le fait la théorie du
reflet qui court-circuite le moment proprement esthétique de l'œuvre[279]. Une des expressions du lien entre la société
et le sujet s'éprouve comme l'approfondissement de l'autonomie esthétique
parallèlement à l'augmentation de la pression sociale sur l'individu. Le jeu de
forces de l'œuvre d'art converge ainsi avec la réalité extérieure. La
dissonance est un élément concret d'effet de la société sur l'art, comme signe
de l'art moderne, l'"aliénation sociale" de l'œuvre d'art[280]. Dans la société marchande totalement
développée en ce que son principe d'échange devient universel, imprégnant
toutes les activités et toutes les sphères, son imagerie doit être intégrée par
l'art à son autonomie, sinon elle risque d'être impuissante. Pour surmonter le
marché, et acquérir une force critique, tel Baudelaire qui porte les stigmates
du monde bourgeois du XIXème dans sa poésie, l'art par mimésis doit reprendre
la figure du monde moderne pour mieux en montrer la grimace[281].
Une articulation entre la structure des œuvres
et la structure sociale est offerte à partir de la théorie psychanalytique des
œuvres d'art en ce qu'elle a permis d'identifier une part non-artistique,
sociale, au sein de l'art, à partir de l'inconscient de l'artiste, et ce bien
que cette théorie soit réductrice - réduisant l'œuvre à une projection de
l'artiste - en oubliant l'importance des matériaux, de la langue dans la
constitution de l'œuvre. Elle a ainsi permis de faire barrage à l'idéalisme de
l'esprit absolu tout en reconduisant un idéalisme par le fait qu'elle manque
l'objectivité de l'œuvre par sa réduction à une projection [282].
Dans le processus de production
artistique, la langue - ou la syntaxe -, le matériau et les produits partiels
et passés importent autant que l'artiste dont les impulsions sont des matériaux
comme les autres, et sont médiatisées par la loi formelle de l'œuvre[283]. "Le choix du matériau, son emploi et sa limitation
constituent un aspect essentiel de la production" [284]. Ainsi, bien que l'art soit un produit du travail humain et
non une chose parmi les choses[285], le "processus de production est indifférent selon son
aspect privé" puisque c'est son objet à qui l'artiste prête sa capacité
d'expression, et la tâche à accomplir est dictée par les exigences de l'objet.
L'artiste est "un outil de passage à la potentialité de l'actualité",
belle formule inversant celle de type aristotélicien du passage de la
potentialité à l'actualité comme l'illustre le bloc de marbre qui contient
potentiellement la statue, statue qui ne sera actuellement que par l'action du
sculpteur. Cette inversion à pour but d'insister sur le fait que ce qui
importe, c'est l'élément utopique de l'art, le fait que les éléments réels,
actuels, rentrent dans l'œuvre dans une nouvelle configuration qui, bien que
gardant la trace des antagonismes présents, ouvre aussi, en particulier dans
son geste, sur le potentiel d'une nouvelle organisation du réel. En ce sens ne
pourrait-on pas dire qu'il en est de même pour le philosophe, par le moyen
conceptuel, qui par la dialectique rend de nouveau fluide les phénomènes figés
afin de libérer leur potentialités ?[286]. Cette manière différente de faire, non dominatrice est
prise au sérieux par les œuvres modernes qui y répondent entre autres choses
par l'intégration dans leur processus de production d'éléments non maîtrisés [287], dont un exemple pourrait être le hasard comme lorsque le
peintre Bacon commence un tableau par une tâche involontaire.
La société marchande est le lieu où
s'opère la combinaison conceptuelle des notions d'échange, d'idéologie, de
marchandise, de réification, d'aliénation, et de fétichisme. Elle est présentée
succinctement mais de manière éclairante dans le paragraphe Objectivité et réification de la Dialectique négative[288] et permet d'aborder leur utilisation dans la Théorie esthétique. L'échange présente
le double caractère d'être une objectivité réelle, déterminant les pratiques de
plus en plus universellement, et de contredire sa prétention a priori de répondre au principe
d'équivalence, d'abord en ce que des travaux différents et leur produits
différents sont mis sur le même plan, et que dans le cas du salaire, la
survaleur générée par la force de travail du salarié est appropriée
subrepticement par le détenteur des moyens de production. C'est ce double
caractère qui génère nécessairement la fausse conscience[289][290], autre nom de l'idéologie pour Adorno, apparence
socialement nécessaire dont la conscience dominante
ne pourra se libérer sans conversion sociale[291]. Cet échange de marchandises qui s'universalise,
universalise par là même la forme d'objectivité qu'est la marchandise. La
réification (ou chosification, Verdinglinchung
et Versachlichung en allemand)
est alors la "forme subjective de réflexion" de la "suprématie
de la marchandise", une "figure de la conscience", une "forme
de réflexion de la fausse objectivité", "la façon dont [les]
conditions [de l'impuissance des hommes] leur apparaisse". Ces conditions
réifiées qui n'apparaissent pas telles qu'elles sont réellement, à savoir comme
des conditions historico-sociales, l'individu en fait alors l'expérience comme
celle d'une chose qui lui semble étrangère. Cette aliénation (Entfremdung en allemand où Fremd veut dire étranger, là où en latin
alien est l'autre), l'expérience
d'une chose vue comme une étrangeté à soi, quasi-naturelle, est donc aussi
celle de l'oubli des conditions humaines de sa production. Le fétichisme est
cette apparence qui consiste à attribuer aux choses en soi, la condition
sociale de leur production. Ce fétichisme nomme concrètement le mécanisme
originaire de l'idéologie, terme qui se rapprocherait alors d' 'idologie' à la
sonorité et à l' étymologie semblable (idea
signifiant aspect, et eidolos
image).
Les nuances distinguant dans leur usage les quatre notions
d'idéologie, d'aliénation, de réification et de fétichisme semblent être les
suivantes chez Adorno : l'aliénation insiste sur la perte de maîtrise et de
conscience de quelque chose de propre ou de produits par les hommes, ce qui
donne à cette chose l'aspect d'étrangeté. La réification elle cherche à nommer
la transformation en chose de quelque chose d'originairement humain,
schématiquement et de manière non dialectique, de quelque chose d'immédiatement
vivant à quelque chose d'apparemment mort. L'idéologie insiste elle sur la
conscience des choses qui devient fausse, et le fétichisme sur la fausse
attribution à des choses de caractères qui ne leur sont pas propres en soi,
comme si elles en avaient été l'origine par elles-mêmes, ce qui conduit à les
'adorer'. L'aliénation et l'idéologie portent plus directement un caractère
protestataire, clamant tout ce que le système capitaliste a fait perdre aux
hommes et visant les intérêts des classes possédantes à ce que la conscience
des choses reste fausse [292]., là où la réification et le fétichisme ont une connotation
plus technique et descriptive, visant la connaissance d'un processus ou d'un
mécanisme.
La constellation
échange-idéologie-marchandise-réification-aliénation-fétichisme donne son visage
à l'art à partir de sa théorisation comme fait social, hétéronomie directe et
en-soi, autonomie relative ou hétéronomie indirecte. C'est l'autonomie gagnée
par l'œuvre d'art à sa période moderne qui lui permet de résister aux faux
échanges d'équivalents de la société d'échange. Cependant celle-ci nécessite
son objectivation réalisée grâce à toute la force de ses moyens, et passe par
la réification pour se détacher efficacement de la réalité empirique. Mais
l'en-soi qu'elle pose est alors investi par toute l'idéologie du système qui
cherche à réapproprier l'art, en déformant l'usage des catégories,
principalement par hypostase anhistorique. C'est ce mouvement que la
décomposition suivant chaque catégories se propose de figurer.
Par rapport à cette constellation de
notions, l'art, qui est aussi une pratique sociale, critique le principe
abstrait d'échange qui contredit son principe d'équivalence, et pour se faire,
l'oeuvre d'art pose une identité, non substituable. Ce qui apparaît dans
l'œuvre d'art et qui peut éblouir n'est pas une chose, un étant substituable à
un autre, ni une idée générale qui nivelle en tant qu'unité distinctive ce
qu'elle subsume. En cela, elle critique et échappe au principe d'échange
dominant qui égalise et écrase les différences, en présentant la possibilité
d'un monde où les êtres et les choses recouvrent leur propre identité et non
une identité d'emprunt imposée[293]. C'est en quoi l'art cherche à amener à la parole la nature
opprimée, car cette identité est la nature propre des êtres et des choses. Un
modèle de cette oppression est la réduction de la nature extérieure à la
matière par la science[294].
L'art moderne est celui qui, nécessitant toute la force du
sujet [295], affronte la réalité du monde marchand au lieu de la
refouler, en fait partie et résiste à son objectivité en ne s'y abandonnant
pas. Cet abandon est le risque représenté par l'œuvre élaborée complètement,
qui en absolutisant sa rationalité en oublie sa finalité expressive, devient
une sorte de machine fonctionnelle mais sans utilité, ne se distinguant plus
d'une marchandise quelconque, et n'instaurant plus d'écart avec la réalité
empirique, y retombe et perd la condition de sa force critique [296]. Ce caractère critique qui permet une distinction entre
l'œuvre d'art et la marchandise est paradoxalement porté par son caractère
d'apparence. Ce pas en arrière, cet écart de l'œuvre d'avec le monde des
marchandises, se posant comme apparence, le convainc d'apparence comme dissimulation
de la violence exercée par l'attribution d'identités fonctionnelles aux êtres
et aux choses[297]. La marchandise se prétend être universellement pour les
autres alors qu'elle sert les intérêts dominants, là où l'œuvre d'art en se
donnant pour soi, en présentant la possibilité d'une identité est pour les
autres, universellement. Et cet écart, comme recomposition en image selon une
certaine loi de sa forme, d'éléments de la réalité, pour ces éléments, faisant
appel à une rationalité ne s'érigeant pas en finalité, répondant alors à l'idée
d'esprit selon Adorno, donne sa dignité à l'esprit comme condition de cette
critique [298]. C'est là la répétition de la défense de la pensée, de la
théorie dans le domaine de l'art.
Deux confrontations, avec Benjamin
et Buren permettent d'apprécier ce concept de l'art. En ce qui concerne
Benjamin, bien qu'Adorno reconnaisse la pertinence de sa distinction entre la
valeur d'exposition de l'œuvre d'art maintenant reproductible techniquement sur
différents supports et la valeur cultuelle de l'œuvre d'art unique, qui
développe une aura[299], il regrette que cette distinction n'ait pas été
dialectisée, en ce que l'idée même de l'œuvre unique, du fait qu'elle est
objectivée, détachée de l'immédiateté du sujet, implique dans son idée la capacité
de reproduction, déjà comme réception entre plusieurs personnes[300]. Cette insistance sur la reproduction de masse semble donc
relativisée par Adorno, en ce qu'elle ne remet pas en cause la défense de
l'identité propre que met en place l'œuvre. Même en niant la notion d'œuvre,
l'objet restant parle pour ce qui ne serait pas substituable mais soi-même.
C'est ce que Buren entreprend à la même époque, puisque son activité commence
vers 1966. Cependant sa solution est aux antipodes d'Adorno. Là où ce dernier
veut sauver l'apparence, Buren veut la faire disparaître définitivement.
Supprimant l’œuvre d'art selon lui aliénante, car imposant aux individus la
vision de l'artiste érigé en génie, il propose un objet qui devra être vu pour
ce qu'il est, qu'elle que soit son contexte d'exposition, à savoir par exemple
de la toile rayée recouverte de peinture aux extrémités[301].
Cette identité à laquelle prétend l'art est une prétention
qui se joue de manière interne, en ce que l'art, comme réaction face à la
société capitaliste de profit, intègre ses catégories et son comportement. La
marchandisation qui exploite le monde en vue du profit affecte la sphère
esthétique et en tout premier lieu sous le nom d'industrie culturelle[302]. Le besoin social de consolation y est exploité, donnant
lieu à une production de masse, orientée par le profit, pour une culture de
masse. L'industrie culturelle opère pour ce faire une
double manipulation, des éléments de la réalité, et du moi des masses. Par
le calcul des réactions du public, elle lui fait croire que ses produits sont
là pour lui, là où c'est pour le plus grand profit de
quelques-uns. Ce calcul se base sur la faiblesse du moi des masses,
produite par la société, faiblesse qu'elle contribue à reproduire, et que la
fatigue physique et ou psychologique de fin de journée de travail permet de
comprendre. Cependant, ce divertissement, une fois devenu marchandise, est
vulgaire en tant qu'abaissant les hommes en réduisant irrespectueusement sa
distance avec eux - comme une bonne tape sur l'épaule, ou un clin d'œil
complice - et en tant que se pliant au bon vouloir des hommes dégradés. Le divertissement est alors socialement illégitime en tant
que masque de l'oppression et de la répression omniprésentes. Et par la reproduction 'fidèle' de la réalité dans ses produits,
un miroir réconfortant sur l'existence d'un monde partagé, aucun effort de
réflexion n'est plus nécessaire. En second lieu, c'est l'expérience esthétique
de la nature, prélude à celle de l'art, qui est exploitée
commercialement[303]. Le beau naturel porte ainsi l'empreinte de la marchandise
avec le tourisme organisé, la publicité de l'industrie touristique pour les
sites et pour les enclaves qu'il n'a pas encore défigurées. L'extension totale
du principe d'échange entraîne le concept de beau naturel a n'en être plus
qu'une "fonction contrastante" qui l'intègre et l'enchaîne à lui, à
"l'essence réifiée" que la forme d'objectivité de la marchandise du
monde bourgeois développe bien au-delà des conventions réifiées de la société
féodale qu'il avait rejeté. Enfin, en troisième lieu, l'art comme corrélat
urbain de l'exploitation touristique des paysages culturels, voit la
dévastation esthétique venir s'infliger aux villes, et ce car venant de la
fausse rationalité de l'industrie gérée par le profit[304]. Si l'art se révèle séducteur, cette part séductrice, à
laquelle il ne s'y réduit pas, est récupéré, exploité commercialement. Cela
finit par la pervertir d'où leur absence des oeuvres qui en sont affectées[305]. L'industrie culturelle exploite les besoins de bonheur là
où l'art exigent est obligé de casser cette promesse de bonheur, s'écarter des
substitutions de satisfaction[306]. L'artiste même, par l'identification du sujet esthétique
et de la personne empirique est récupéré à fin de profit, l'immédiateté de la
personne étant utilisée pour tromper[307]. Outre l'industrie culturelle, la mode récupère aussi ce
qu'elle peut dans l'art sérieux; cependant ce qui la distingue et la rapproche
de l'art est son caractère éphémère[308]. Et l'art lui-même n'est pas exempt d'un geste exploiteur
car comme objectivation, il participe à
"l'exploitation [des] élans mimétiques" du sujet[309].
La question de l'idéologie dans la Théorie esthétique ressort plus d'une
critique de l'idéologie que d'une théorie, au sens où J.Bidet l'entend dans Que faire du Capital ?, à savoir
d'établir "le lien nécessaire existant entre structures sociales et formes
de représentation"[310]. Elle relève plutôt de la critique qui, se fondant sur une
théorie de l'œuvre d'art, suggère moins quel pourrait être le processus qui
mène à ces représentations, suggestion qui quand elle apparaît tourne toujours
autour des moyens de perpétuer la domination des structures sociales en place,
qu'elle ne démontre leur fausseté. Dans ce contexte, le texte de la Théorie esthétique s'attaque à deux
types d'idéologie, l'idéologie de l'art et celle des discours sur l'art, de
l'esthétique, qui inclus l'idéologie de la réception des œuvres en ce que dans
ses jugements peuvent se lire des principes esthétiques.
Concernant l'art, la double
définition de l'idéologie comme "conscience socialement fausse" et
"apparence socialement nécessaire"[311], dont la fonction sociale est finalement de servir les
intérêts matériels qui veulent le "statu
quo", la perpétuation des structures économiques, sociales et
politiques telles qu'elles sont, et qui, au niveau de la sphère esthétique se
décline comme la tendance à neutraliser toute théorie qui mettrait l'art en
relation avec la vérité, le constituant comme force critique, pose les deux
problèmes suivants. Sa première formule implique déjà une sortie hors de
l'idéologie puisqu'elle est bien une affirmation concernant la société, et que
son énonciation suppose de s'être trouvé sur le haut lieu du vrai où contempler
la vallée des larmes à sa source. C'est le problème du fondement de la théorie.
Sans l'aborder ici, la possibilité de sa reconnaissance, de la bipartition du
champ des représentations sociales, donne à l'art sa propre possibilité de
témoigner pour le vrai. La seconde formule de la définition vient le préciser
avec la formulation, pour employer une terminologie métaphysique, de la
possibilité pour une conscience d'atteindre l'essence d'un phénomène social
alors que la société génère une apparence nécessaire de ce phénomène dans les
consciences, formulation qui pose donc aussi le même problème de fondation déjà
soulevé.
Cependant, l'interrogation qui porte
sur la légitimation de l'expérience de ce qu'elle prétend être la vérité, peut
se retourner en la remarque suivante : comment la distinction entre la vérité
et l'illusion pourrait-elle être faite sans qu'il y ait eu, à un moment donné,
un démarquage entre les deux. La réponse matérialiste d'Adorno à cette question
est dans le fait matériel qui s'impose sans appel : les impulsions corporelles,
en particulier la souffrance qui génèrent une résistance, une lutte, pour
disparaître. Le fondement est donc matériel et cette matérialité est reconnue
dans l'esprit, dans la conscience comme quelque chose qui n'est pas de la
pensée ou de la conscience. C'est alors dans la capacité de la pensée
d'articuler en langage ce silence douloureux, articulation qui permet de
prendre conscience de son sens que réside la question de la vérité. Cette
lecture semble renvoyer Adorno à la psychanalyse freudienne, la théorie à
l'interprétation de symptômes et la société à un corps en souffrance - trois
renvois à notre connaissance qui ne se trouve pas chez Adorno, du moins tels
quels. Que devient alors le statut de l'idéologie ? J.Bidet dans Que faire du Capital ? montre qu'elle
est, dans cette œuvre de Marx, "déduite" de la structure du système
capitaliste comme une de ses fonctionnalités, et dont le caractère d'illusion
nécessaire n'est qu'un effet. En ce sens elle n'est alors pas "une censure
au sens freudien", car "dans un système fondé sur l'antagonisme, […],
la domination n'a pas besoin de se cacher : elle est d'abord cachée"[312]. L'idéologie est là une nécessité structurelle 'hors sujet'
qui s'impose aux sujets, déterminant leur volonté, et non pas le fait du sujet,
bien que ce fût des sujets contre d'autres qui ont posé 'au départ' cette
structure objective de domination qui se perpétue, ce qui implique qu'une autre
pourrait être posée - c'est le caractère historique et non naturel de cette
structure. Adorno dans la Dialectique
négative est alors en accord avec l'analyse de Marx, dans son glissement de
l'idéologie vers "le 'fétichisme' :
c'est la relation marchande elle-même, impliquée dans le rapport
plus-value, qui serait le principe ultime
de la représentation idéologique"[313], analyse J.Bidet. Adorno écrit : un "universel […] se
réalise par-dessus la tête des sujets […] L'idéologie ne vient pas se poser sur
l'être social comme une couche qui en
serait détachable, mais elle séjourne au plus intime de lui. Elle se fonde dans
l'abstraction qui contribue essentiellement au processus d'échange […] Au cœur
de cette illusion, la valeur comme chose en soi, comme 'nature'."[314]. Mais l'allure de loi naturelle de la loi économique du
mouvement de la société moderne, n'est pas à prendre "à la lettre" et Adorno identifie là, dans "la possibilité
d'abolir ces lois", "le thème le plus puissant de toute la théorie de
Marx". La perpétuation de cette "loi naturelle" s'appuie sur sa
négation, car c'est lorsque la conscience ne reconnaît pas la part de nécessité
qui l'habite, sa part naturelle, qu'elle finit par universaliser ce qu'elle
croit être sa production, et transformant le monde en 'seconde nature' - le
droit chez Hegel comme monde de l'esprit produit par lui-même à partir de
lui-même - et échoue à se distinguer d'elle.[315]. Cette dialectique entre la nature et l'histoire est celle
de l'immédiateté et de la médiation spirituelle, et éclaire peut-être la
dialectique de l'économique et du politique, l'économique jouant le rôle
naturel et le politique l'historique. Le politique serait alors déjà la prise
de conscience théorique de l'économique comme immédiateté de la pratique.
Dans la sphère esthétique, c'est la
théorie esthétique qui prolonge la pratique artistique et qui pose la question
de son contenu de vérité, comme critère du décèlement dans l'œuvre d'art d'une
idéologie partielle ou totale :
"la part d'esprit objectif que recèle objectivement une œuvre dans sa
forme spécifique est-elle vraie ?"[316]. Cela permettra de reconnaître un certain contenu de vérité
à des œuvres professant de manière manifeste des opinions réactionnaires, en
contradiction avec la situation sociale, donc "idéologique dans ses
intentions"[317] en ce que leur forme manifestera expressivement cette
situation sociale. C'est le critère du hiatus entre le paraître et l'être,
entre la prétention que tel discours manifeste ou qu'il implique dans le cas
des oeuvres d'art non-discursives, et ce que la forme 'comportementale' de ce
discours implique.
Dans ce contexte Adorno contribue
alors par la Théorie esthétique à la
reconnaissance des discours idéologiques dominants, sur la base d'une
connaissance de l'art, qui permet de déceler son risque idéologique inhérent
qui rend possible son utilisation idéologique par un usage amphibologique de
catégories esthétiques qui perdent leur pertinence qu'ils ont par ailleurs,
dont le ressort est la rupture de leur dialectique, leur naturalisation indue,
oublieuse de leur caractère historique qui permet d'oublier la situation historique
et sociale antagoniste où se trouve plongé le sujet.
Le sujet, le particulier ou
l'individus et sa psychologie sont devenus une idéologie là où est
sous-entendues leur autonomie, la liberté et la richesse de leur expérience car
la puissance des objectivités, les structures sociales les ont formés dans le
sens de sa propre reproduction[318]. L'utilisation de la formule de la 'sensibilité
artistique', qui n'est l'apanage que de quelques-uns, en rend compte en ce
qu'elle masque toute la répression de la mimésis qui empêche la plupart des
gens de la développer[319].
Le sujet reste un concept à réaliser mais ne
l'est pas dans ces conditions où il disparaît sous une réification toujours
plus grande[320]. La récupération à fin de preuve complète cette
apologie de l'individu en ce que, s'il reste réellement un particulier ou un
élément individué - comme l'œuvre d'art - persistant dans certaines enclaves,
il est utilisé par l'universalité omnipotente de la société comme preuve de la
bonté du monde administré. Un telle enclave comme la vie privée est ainsi
utilisée[321]. Dans le domaine artistique, cela se transforme
par la glorification du génie en ce qu'on projette sur lui toute la puissance
d'un sujet qui n'existe plus dans ce monde devenant de moins en moins humain et
où le sujet est au comble de l'impuissance [322]. Complément théorique de cette idéologie, est
le nominalisme qui tient à ce que le concret soit assimilé au donné, là où ce
donné, l' 'existant' - et en cela suivant la leçon de Hegel et Marx – est
frappé d'abstraction, d'autant qu'il est réglé par le principe dominant et
abstrait de l'échange, par "des relations fonctionnelles abstraites et
universelles", empêchant "la détermination pacifique de l'étant"
que serait un concept non positiviste de donné. Alors que la richesse de
l'expérience est prétendue être ce donné, il n'est que le masque de l'abstrait.
C'est l'œuvre d'art qui se montre dans son inutilité non échangeable, qui se
pose elle-même comme sa propre finalité qui essaye de rompre le cercle enchanté[323]. Mais l'art est alors aussi récupéré parce que
l'idéologie nostalgique d'un "sujet objectivement affaibli par un ordre
hétéronome", lui donne un modèle de l'œuvre d'art et de la culture closes,
garantissant un sens immuable, sur lequel on sait pouvoir compter[324].
Face à la glorification du sujet et
de sa richesse, le fascisme politique propagea l'idée que c'est la démission du
sujet qui était la solution à un Etat qui se voudrait sans misère. Cette
démission prend deux formes. La première correspond à la formulation selon
laquelle la conscience 'tue', et qu'en conséquence, il s'agit de la faire taire
et donc de cesser de penser, ce qui permet au système de perdurer sans
résistance. La seconde se trouve dans l'art qui pousse l'objectivation à son
extrême limite et ce dans volonté d'objectivité compromise par le mensonge du
sujet. Prenant acte que ce sujet est mutilé, il pousse jusqu'à affirmer qu'il
n'y a plus de sujet, qu'il est mort. Les œuvres tenant se raisonnement
suppriment tout résidu subjectif mais, en aboutissant à la constitution d'une
pure chose perdent toute la force critique engagée[325]. Adorno interprète de ce point de vue le
détournement du cubisme par Braque et Picasso comme la compréhension que le
remplacement par l'ordre géométrique rationnel de la réalité empirique, de ce
que l'expérience ne pouvait plus saisir, finissait, après avoir montré à quel
degré de schématisation la vie se réduisait, par confirmer cet ordre au lieu de
le combattre, et de figurer une forme de renoncement[326]. D'une manière différente, le projet du
constructivisme de constituer une objectivité échoue lui aussi. Il affiche une
prétention exposé a priori, dans son
idée, à l'échec, car il "tombe sous la critique de l'apparence". En
effet, en se voulant fonctionnel, il impose une finalité hétéronome au
détriment de la téléologie immanente des éléments particuliers. La domination
de l'uniformité se perpétue pareil "aux intérêts particuliers socialement
réprimés sous la totale administration"[327].
La récupération de l'art comme
garantissant le sens de l'existence ici-bas pousse à la critique que la société
bourgeoise porte sur l'art moderne qui, brisé, serait inhumain, alors qu'il devrait
être plein d'humanité, la culture cherchant par là à conserver une belle façade
avec le monde qui reste antagoniste et brisé. Même la représentation classique
du prolétariat permet à la bourgeoisie de s'en débarrasser en lui reconnaissant
une belle humanité et une belle nature[328]. L'art qui ne résiste pas à cette situation
peut présenter deux visages. Le premier, sur une base critique, est celui d'une
réaction, rébellion, contre le sensible, contre l'harmonie comme contre la
dissonance même, comme rappel du sensible[329]. Cette radicalisation conduisant à supprimer
toute trace sensible fait rechuter l'œuvre d'art dans la réalité brute. Le
second, celui de l'art qui va se vendre comme consolation au milieu d'une
réalité sordide, et, en tant que tel, est assimilable à une tentative de faire
accepter cette réalité, là où l'œuvre authentique se fera semblable aux aspects
sombres de la réalité pour la critiquer efficacement, à l'opposé de la façade
trompeuse et sensible de la culture[330]. Pour favoriser ce type d'art rassurant et
consolant, la société pose la séparation entre la rationalité et la
sensibilité, et dans le domaine esthétique, celle entre l'intuition et le
conceptuel, et ce afin de neutraliser la force critique de l'art pour lui faire
remplir un rôle de divertissement sans conséquence permettant de reproduire la
force de travail, là où un aspect sombre d'une oeuvre dénote une prise de
conscience de quelque chose[331].
Pour éviter cette prise de
conscience de l'art ou de sa réception qui permettrait peut-être aux sujets de
prendre conscience de leur mutilation, la société rationalisée déploie un
ensemble de représentations naturalistes de l'art. C'est d'abord l'art comme
organisme, permettant d'attaquer tout art conscient de lui-même comme les
mouvements à 'programme' - exposé explicitement ou non - comme
l'impressionnisme ou l'expressionnisme. C'est ensuite, lié à ce caractère
d'organisme, ses caractères prétendument irrationnel et inconscient, utilisés
dans la perspective de cantonner l'art dans une région bien délimité
d'irrationalisme[332]. Comme représentation autorisant les
précédentes, c'est la mise en avant du génie, comme créateur au même titre
qu'un dieu, en oubliant toute la part de finitude technique propre à l'homme,
dieu qui fait la nature - natura naturans[333]. La technique se trouve alors dépréciée comme
signe du déclin là où auparavant l'art était "spontanément humain",
alors qu'elle a toujours été un moment essentiel de l'art bien que
n'apparaissant dans la réflexion esthétique qu'au XIXème siècle[334]. C'est la nostalgie de la croyance que le grand
art est simple alors qu'il est le lieu d'un "tour de force", en ce
que l'œuvre est d'un côté un artefact mais doit de l'autre donner lieu à
l'apparition d'un en-soi, ce qui est antinomique[335]. Taxer l'art d'irrationalisme permet de masquer
sa participation à l'Aufklärung en
tant qu'ayant rejeté son origine dans les pratiques magiques pour se constituer[336]. Cela permet, en outre, alors que l'art
authentique doit conserver une part de son mimétisme comme condition de
l'expression du diffus, en lui appliquant faussement les règles rationnelles
pragmatiques qui contredisent le mimétisme en tant qu'elles tendent à la
conservation de soi sans rapport à l'autre, de ne laisser comme autre possibilité
à l'art que l'abandon à l'irrationalisme que l'on cherche à lui imposer. C'est
le risque encouru par l'art, du fait de cette pression sociale des
représentations dominantes, de retomber dans la croyance qu'il agit directement
par affinité sur les choses - la conservation de son origine dans les pratiques
magiques - et que la technique est à déprécier comme issue de la raison , ce
qui conduit à des œuvres mal élaborées perdant toute force critique[337], là où un art ayant conservé la maîtrise de ce
mimétisme lui permettait d'agir comme révélateur : conservant sa finalité en
soi et élaboré, il convainc de son absurdité le monde comme administration
fixée sur la rationalité de ses moyens. Cette naïveté naturelle vers laquelle
est poussée l'art trouve son modèle dans la représentation du comportement
esthétique comme une "éternelle disposition naturelle de l'instinct
ludique"[338] dont le corrélat est de stigmatiser toute trace
de sérieux esthétique et de trop grand réflexion[339]. C'est une hargne contre la pensée qui veut
réduire l'art à un pur jeu de forme alors que cette mise en forme est réalisée
pour donner une parole à ce qui est opprimé, pour critiquer le fait que
l'irrationalité règne encore, la raison encore particulière rivée sur ses
moyens, en montrant un autre usage de la raison possible comme aptitude à percevoir dans les choses plus que ce qu'elles ne
sont, comme processus que la mimésis déclenche et dans lequel elle se maintient
modifiée, autorisant ainsi la possibilité de ressentir encore quelque effroi,
là où l'effroi est la trace de la vie dans le sujet rationnel, comme réaction à
l'emprise du monde non maîtrisée qui permet de le transcender, comme capacité
d'être touché par l'autre.
Cette hargne contre la pensée qui
est un signe de la perte de l'immédiateté dont il faut retrouver des substituts
à tous prix se retrouve dans les philosophies de la culture qui stigmatisent
l'idée de progrès et l'intellectualisme des avants-gardes tout en voulant
préserver le style, conduisant ainsi droit à l'industrie culturelle
manipulatrice[340]. C'est l'expression de la tendance à sauver la
façade alors que derrière le monde est laid qui se traduit par la condamnation
de l'art moderne comme dégénérescent pour lui opposer la prétendue éternité
naturelle - là où c'est la nature qui comporte comme moment propre la
dégénérescence[341]. Cette récupération de l'art dans tout ce qui
peut contribuer à sa naturalisation trouve un exemple dans le mathématisme, où
il est entendu par là la mise en avant de figures de proportions immuables dans
les œuvres d'art. Or cette recherche est de type bourgeoise comme tendance à
gagner en objectivité face au peu de cohérence d'un traditionalisme de type
féodal. Face à cette origine historique, la table rase du mathématisme de l'art
comme prétendant indiquer des phénomènes originels, en tant que naturels et
autonomes, occulte leur devenir historique qui s'oppose à leur immédiatement
donné, à leur caractère de résultat produit historiquement, que permet de
déceler une réflexion seconde. "Ce qui est différent n'occulte pas sa
dimension historique"[342]. De même, l'attirance vers l'originel comme
bonne nature se trouve dans le rejet du classicisme comme apparence d'harmonie,
orienté vers son prédécesseur archaïque, qui retombe dans l'illusion d'harmonie
propre à la nature, en ce que c'est de la violence du monde archaïque que
s'était échappé le monde classique antique. En lieu de cette régression, l'art
devrait selon Adorno se tourner vers les victimes du classicisme, de son
principe d'harmonie autoritaire[343].
Cette naturalisation de l'art va de
pair avec la représentation de son
autonomie comme désengagement social qui permet de neutraliser toute force
critique qu'il pourrait développer. Dans sa propre distance constitutive, l'œuvre
d'art participe pour une part à ce désengagement. Même si l'art, par ses
constructions est un démontage critique car il met en perspective par une
association plus libre des éléments de la réalité en quelque chose de
différent, le caractère double de la réalité, réalité et idéologie,
représentant la domination[344], cette distance par rapport à la société laisse
cette dernière inchangée. En cela elle participe de l'idéologie. Mais comme la
société reproduit la vie malgré sa négativité, les malheurs qu'elle reproduit,
l'art participe aussi à cela[345]. Par rapport à la menace de mort qui règne
cependant sur le monde déraisonnable, l'art prend une aspect réconciliateur de
par sa distance avec la praxis[346] et proférer le sérieux esthétique masque la
participation de l'art à l'activité qui n'a d'autres fins qu'elle-même, cynisme
à l'époque où le monde possède les moyens de s'anéantir[347].
C'est d'abord l'analyse des œuvres
qui connaît ce 'destin', en ce que l'analyse immanente employée initialement
pour palier l'absence de sens artistique, retrouver l'expérience du caractère
concret des œuvres, et empêcher par là leur utilisation au sein de visions du
monde, se retourne, une fois intégrée académiquement, en garde-fou empêchant
toute considération sociale de s'approcher de l'œuvre, affirmant l'inanité de
telles considérations comme venant de l'extérieur des œuvres et se plaquant sur
elles, qui remettrait en cause leur autonomie et leur liberté. Or cette
autonomie s'est constitué historiquement en intégrant la part d'autorité qui
lui incombait dans le culte, comme effet qu'elle devait avoir sur les
individus, dans l'autorité de l'organisation de sa forme, dans la position de
sa loi formelle, et ce après avoir gagné son autonomie dont l'idée directrice
de liberté était née de la contrainte du culte. Un aspect de domination a donc
été intégré par l'art lors de la formation de son autonomie[348] et brandir cette liberté et cette autonomie tel
un aspect 'naturel' inaliénable reconduit la domination.
Le mécanisme de l'idéologie se
répète donc avec l'analyse immanente absolutisée dans cette 'défense d'entrée',
alors que les œuvres d'art, même si elles répondent au qualificatif de monades,
ne développent leur vérité que dans une interprétation qui vient avec des
concepts de l' 'extérieur' mais qui par réflexion sur l'expérience de l'œuvre
d'art se transforment[349]. C'est justement l'analyse immanente qui permet
d'identifier ce qui dans les œuvres d'art est précaire, indéterminé et
insuffisant comme la trace d'un esprit
"socialement faux, précaire, idéologique". Ce passage est
justifié en tant que le comportement de l'art face à son sujet est une "
'attitude objective vis-à-vis de l'objectivité' et à ce titre reste une
attitude à l'égard de la réalité"[350].
Ce désengagement répond à la tendance
de retrouver une immédiateté perdue que l'art comme substitut pourrait offrir
et pour ces 'retrouvailles', la condition est son isolement de toutes les
médiations sociales qui le constituent[351]. Pour cela, un point d'accroche est nécessaire
pour convaincre de la prétendue immédiateté de l'art. C'est l'émotion qui
jouera ce rôle, le résidu mimétique des œuvres sans lesquels elles se
réduiraient à des "acomptes" pour une science positiviste prochaine,
mais à laquelle elles ne réduisent pourtant pas. C'est pourquoi l'émotion sera
aussi hypostasié et l'esprit, la pensée, dépréciée dans l'art.
Cette autonomie de l'art comme
désengagement social est déployée par l'abus du principe de l'art pour l'art
quand son antithèse à la réalité empirique se fait dans la facilité et
l'abstraction[352]. En soi, ce principe exprime l'exigence de
structuration interne selon des problèmes spécifiquement artistiques. C'est
selon Adorno lorsque cette structuration est réalisée en fonction du structuré
et non comme "habileté tournant à vide", ce qui constitue son excès,
que l'en-soi des œuvres intègre leur dimension sociale comme sublimation dans
la loi de la forme de leur expérience.
Le désengagement social de l'œuvre
d'art comme monade a son corrélat subjectif dans l'intériorité supposé du sujet
qui est le substitut à son impuissance dans la réalité face aux objectivités
des structures sociales. L'intériorité
du sujet pour soi est ainsi l'illusion d'un royaume intérieur comme
compensation de ce qui est refusé par la société[353]. Cette intériorité jette un lien illusoire avec
la tradition comme "refuge de souvenirs subjectifs" alors que les
œuvres d'art et leurs rapports apparaissent extérieurement dans la société, et
en tant que tels critiquent l'intériorité[354]. Cette critique reste valable pour la
représentation de la possibilité d'un
commencement nouveau et absolu en art, la table rase, comme y ont
succombé Schönberg[355] Descartes ou Husserl, en ce que leur réaction
dont le produit est cette table rase est une réaction sociale et historique.
Cette représentation classique qui
s'exprime dans l'harmonie en fait une simple position, statique, et masque sa
vérité comme résultat de forces en tension[356]. C'est par la représentation de la totalité de
l'œuvre d'art - rapport du tout aux parties - comme un équilibre harmonieux
entre le tout et les parties, que la tension entre les deux a été supprimée par
une prédominance du tout, d'un principe autoritaire de l'œuvre par exemple.
C'est ainsi que l'équilibre en vient à être refusé par des artistes, comme
mensonge, et cela initie la crise de l'art et du beau[357] comme question de la possibilité de constituer
encore une telle totalité sans mensonge. Le risque de la mise en forme
artistique, à l'époque de la fausseté de la totalité sociale, est que la
totalité de l'œuvre qui unifie ses éléments, apparaissant avec un caractère
d'harmonie fasse rejaillir ce caractère sur la totalité sociale qui a permis
son apparition[358]. Les rives du cynisme sont atteintes quand la
prétendu fuite des artistes hors du monde réel se trouve critiquée, en ce
qu'elle traduit la tendance à prêter allégeance à l'esprit d'adaptation et la
prétention d'affirmer que le monde étant harmonieux, il n'y aurait pas de
raison de le fuir[359].
Le risque permanent d'idéologie
auquel est confronté l'œuvre d'art est le fait de son irréalité là où il
pourrait faire croire à la réalité de ce qu'il montre, à la réconciliation mais
il n'en reste pas moins vrai en tant que n'identifiant pas le non-identique
mais en se faisant pareil à lui[360]. Par la présentation d'une réalité unique,
l'œuvre d'art critique le principe d'échange, sans pour autant, sous peine
d'idéologie, en inférer que rien ne serait échangeable[361]. L'apparaissant n'est pas échangeable parce qu'il
n'est pas inerte mais le monde ayant apposé des masques d'inertie sur tout, le
monde reste échangeable. L'art amène l'échangeable à la conscience critique de
soi. Ce qu'il montre est la possibilité d'une réalité où les choses étant à
leur place propre, non imposé, mais comme apparence sinon son sujet collectif,
la société possible serait supposée être déjà là, ce qui reproduirait le
mensonge de l'harmonie déjà présente[362]. Ce risque est inséparable de la vérité de l'art
car dans sa distance avec de la réalité empirique qui constitue son refus, la
recomposition d'un non-étant comme s'il était, puisque cette recomposition
apparaît dans l'en-soi de l'œuvre, ne peut se distinguer d'un représentation
réconciliée du monde. L'utopie d'un être identique à soi est proche de
l'horreur d'un domaine séparé qui produirait du beau indépendamment du monde.
Le risque idéologique de l'art est de n'être que copie pitoyable et autoritaire
de la réalité, mais devenir pure protestation limite l'art et affecte sa raison
d'être[363]. Ce risque de la copie autoritaire est réalisé
par l'art dit réaliste du réalisme socialiste, où sa reproduction prétendue
sans illusion du réel ré-injecte du sens à la réalité comme si celle-ci lui
avait donné, alors que cependant cette réalité était encore irrationnelle[364]. L'utilisation de la rationalité esthétique
dans une telle copie minutieusement étudiée est son travestissement à fin
d'exploitation et de domination des masses[365]. Là où la réalité ne présente plus de sens
évident, l'œuvre d'art ne peut plus se reposer sur un élément extérieur lui
permettant de s'assurer d'un sens[366].
Cet en-soi que pose l’œuvre d'art et
qui dans cette position comme réaction à l'expérience du monde est déterminé
intérieurement par la société, de par le fait que l'œuvre est une création de
l'homme, se fait attribuer la spiritualité du produit, mais dans l'opération se
glisse la représentation que l'élément spirituel est indépendant
des conditions de sa production matérielle, alors que l'œuvre d'art est un
produit du travail social. Purement spirituelle, l'œuvre en vient à être
considérée comme de qualité supérieure, "en trompant sur la faute
séculaire de la division du travail intellectuel et manuel"[367]. Alors qu'il est nécessaire de reconnaître la
part spirituelle de l’œuvre et ne pas en rester au moment du 'comment cela
est-il fait?' de la confection, le contenu philosophique et la technique
restent médiatisés et c'est à travers l'analyse technique que celle est
reconnue comme on peut le voir chez Shakespeare où ce contenu, "la percée
nominaliste vers une individualité mortelle et infiniment riche en soi"
répond à sa technique de "succession architectonique et quasi épique de
scènes très courtes", d'épisodes. L'expérience de l'auteur où ce contenu
s'insère, non fabriquée, rentre en contradiction avec les procédés en cours, et
sa fabrication les transforment en de nouveaux[368].
La réduction représentative du contenu
de l'œuvre à un message, formule discursive prétendant donner le sens de
l’œuvre, qui permet de se saisir et manipuler aisément l’œuvre, participe à la
tendance à rapprocher l'art de la réalité empirique, déjà en confondant leur
rapport en traitement discursif imitatif du matériau - qui permet de dire
qu’une nature morte est seulement une copie des objets sur la table, ou que Madame Bovary de Flaubert est un
reportage social[369] - le moment de la forme étant escamoté, et le
thème surélevé alors qu'il n'est qu’un des matériaux de départ, avec l’état de
la technique, les matériaux utilisés, l’intention de l’artiste. C'est la
conséquence de la réduction de l'œuvre à une essence purement spirituelle, là
où la spiritualité de l'œuvre est en réalité imbriquée dans sa matière[370]. La réintroduction de l'art dans la vie
participe de la même tendance en tant qu'elle rend les attraits esthétiques
disponibles pour une exploitation du marché de la culture[371]. Ce rapprochement se transforme en souci de
communiquer que devrait connaître les œuvres, ravalant celles-ci au rang de
monnaie d'échange et de service rendu aux hommes. Sans se rendre à cette forme
de servitude de la communication, l'hermétisme qui est attaqué comme séparé et
indifférent au monde cherche à parvenir encore aux hommes par une expérience de
la conscience sous forme de choc[372]. L'œuvre d'art utilisant les formes dominantes
de communication, jouant le jeu de l'échange n'échappe pas à la représentation
dominante. De par le besoin où l'œuvre d'art se trouve de ne pas jouer ce jeu
de la communication, elle y réussit par "la force de l'expression [de ce
besoin] dont la force de tension [lui] permet […] de parler en un geste
muet"[373]. La structure sociale capitaliste qui par le
moyen d'un faux échange d'équivalent finit par 'mutiler' la vie, en rendant le
sujet incapable de faire une expérience, tend à tout faire pour donner
l'illusion d'une nouvelle proximité consolante[374], par un message détachable de l'œuvre et par le
plaisir immédiat qu'elle doit offrir, tous deux préludes à l'industrie
culturelle manipulatoire. Cette tendance est relayée dans la théorie
positiviste qui fait de la sphère de la réception des œuvres d'art le lieu du
rapport entre l'art et la société comme prélude à sa manipulation sous forme de
statistiques[375].
Ce souci de la communication se prolonge en 'altruisme' de l'art. Il doit communiquer car son existence doit être pour les autres. Cependant, ce discours du 'pour les autres' est celui de la marchandise censée être ainsi 'pour les autres' alors que son système basé sur l'antagonisme ne sert les intérêts majoritaires que de quelques-uns, l'existence de ceux qui dirigent[376]. L'œuvre qui dans son idée se trouve devoir être 'pour les autres' ne peut la réaliser en acceptant pour cela d'en prendre la forme dominante, et devient ainsi 'pour soi'. C'est ici la théorie de l’œuvre d'art moderne comme en-soi déterminé encore socialement dans cet en-soi et y présentant la promesse d'une société meilleure, d'un sujet collectif, qu'elle répond, par l'hermétisme, à cet altruisme. D'un côté l'œuvre d'art échappe à la marchandise qui prétend être pour autre chose alors qu'elle est simple pour soi, en se donnant comme pour soi, secrètement le véritable 'pour les autres', mais ce secret dans le faux monde translucide de l'échange faussement transparent devient narcissisme élitaire dès qu'il revendique cet en-soi qui est une stigmate de la structure marchande non égalitaire. De même dès qu'elle se pose comme l'être-pour-autrui comme le fait l'industrie culturelle, elle signifie ce que l'on peut en retirer et cela devient une tromperie de croire que les œuvres de l'industrie culturelle sont faites pour les hommes[377]