
L’objectif
de ce livre est de penser le nouveau cours du capitalisme. A partir d’un
recadrage théorique du débat entre néo-modernes et post-modernes, l’analyse
porte sur le statut de la modernisation capitaliste, ses formes et ses représentations.
Les stratégies de modernisation flexible mises en œuvre au cours des vingt
dernières années par les forces dominantes ont bouleversé l’économie et la
socialité de l’après-guerre : instauration de nouvelles règles de régulation
économique, célébration du marché comme élément-pivot des systèmes démocratiques,
globalisation de la concurrence capitaliste, « déclin » des valeurs
et des attitudes collectives au profit d’un individualisme concurrentiel.
L’enjeu
principal de ces stratégies est la consolidation d’un nouveau bloc historique
de domination de classe, en rupture avec la période fordiste. Il s’agit
d’impulser la nouvelle économie
de la flexibilité, de neutraliser l’antagonisme social, de naturaliser la
reconstruction post-moderne du rapport capitaliste. Le salariat se trouve au
centre de ce tourbillon. La crise redistribue les cartes, aiguise la
concurrence, redessine les équilibres et les compromis entre les forces
adverses. L’ancien n’est plus reconductible alors que le nouveau demeure
incertain. Des défis sont à relever, des défauts sont à craindre.
La
modernisation capitaliste du monde est-elle inéluctable ? La reprise du
projet d’émancipation sociale est-elle toujours plausible ? La critique
du capitalisme post-moderne menée par l’auteur de ce livre est animée par le
souci méthodologique de rendre visibles les nouvelles virtualités pour les
luttes des dominé(e)s.
Michel Vakaloulis, 39 ans, économiste de formation, diplômée en science politique, docteur en philosophie est maître de conférences à l’Université de Paris VIII Saint-Denis.
Introduction
Première Partie : La modernité : projet épuisé ou horizon indépassable
Chapitre I : La nébuleuse de la modernité
Chapitre II : Le continent post-moderne
Chapitre III : Modernité versus condition post-moderne
Deuxième Partie :
Crise et modernisation du rapport capitaliste
Chapitre IV : « Modernisation ou décadence » : comment se débarrasser des « scories sociales » du fordisme
Chapitre V : L’espace social fordiste : lignes de montage et lignes de résistances
Chapitre VI : L’ère de l’accumulation flexibleChapitre VII : Vers une société « informationnelle » ?
Chapitre VIII : Mythes et réalités du retrait des classesChapitre IX : État social et globalisation
Troisième
Partie : La restructuration des représentations sociales
Chapitre X : Politiques de
l’idéologie
Chapitre XI : Le marché et son espace
Chapitre XII : L’entreprise en mouvement
Chapitre XIII : L’individualisme post-moderne
Note de conclusion
Bibliographie
Introduction
A
l’orée du troisième millénaire la question se pose de savoir si nous sommes
toujours « modernes » ou irrémédiablement propulsés, au gré des
circonstances que l’on ne parvient plus à maîtriser collectivement, dans
l’univers aveuglant de la « post-modernité ». La modernisation
capitaliste des rapports sociaux représente-elle le destin des sociétés développées
à court de perspectives historiques ? La reprise du projet de
transformation radicale du capitalisme contemporain est-elle une chimère étant
donné l’étiolement des utopies progressistes de la modernité ?
Ces
interrogations font système. Tel est le parti pris de notre étude. Modernité,
modernisation, dynamiques politiques de la non-domination sont des dimensions
constitutives d’une configuration sociale qu’il s’agit de penser dans ses
métamorphoses actuelles. Dans ses persistances comme dans ses bouleversements.
Et de les penser concrètement, en traitant un ordre spécifique de problèmes
qui, d’ordinaire, se présentent morcelés en une multitude d’études de
cas, d’analyses thématiques, d’approches disciplinaires. Tout en assumant
que le cheminement sociologique vers le concret requiert un travail proprement
conceptuel sur l’objet de l’investigation.
Quelques
éclaircissements sur les objectifs du présent livre pourraient intéresser le
lecteur. Notre étude est la version en partie refondée d’une thèse de
doctorat en philosophie soutenue en 1994 à l’Université de Paris X-Nanterre
sous la direction du professeur Georges Labica *.
Le jury de thèse comprenait également les professeurs Étienne Balibar,
Jacques Bidet, Fredric Jameson et Jean-Marie Vincent. Le projet initial de la
recherche avait comme idée directrice l’examen critique des idéologies de la
modernisation capitaliste qui se sont massivement affirmées au cours des années
1980. La démarche reposait sur une double perspective. D’une part, trouver en
quoi ces idéologies désignent, sur le mode affirmatif, certains aspects de la
restructuration des rapports sociaux du capitalisme avancé, tout en puisant,
par un effet de boucle discursif, dans cette réalité même leurs conditions de
possibilité et leur rendement symbolique. D’autre part, analyser comment les
« conditions réelles de la vie revêtent peu à peu une forme éthérée »
(Karl Marx), comment la vie sociale sécrète sans cesse de l’idéologie
« non pas comme une aberration ou une excroissance contingente de
l’Histoire mais comme une structure essentielle à la vie historique des sociétés »
(Louis Althusser).
Il
s’agissait en effet d’étudier le caractère réel des idéologies de la
modernisation du rapport social capitaliste en s’inscrivant en faux contre une
acception de l’idéologie conçue comme pure idéalité ou « reflet »
aveuglant des processus réels. Autant dire que le terrain de la critique des idéologies
où le commentateur avisé dénonce la « naïveté » caractéristique
de toute formation idéologique (l’oubli de sa provenance et la méconnaissance
de l’écart entre le réel et sa projection symbolique) devrait être abandonné.
En revanche, il s’avérait nécessaire de jeter une lumière nouvelle sur les
dispositifs et les pratiques qui structurent à présent la matérialité de
l’idéologique et déterminent la distribution de ses différents motifs et thèmes
dans la configuration symbolique d’ensemble.
Néanmoins,
ce « changement de terrain » ne saurait laisser intact l’objet de
la thématisation initiale et ses dimensions analytiques. En effet, pour établir
un rapport productif avec la critique des idéologies de la modernisation
capitaliste, il convient d’appréhender dans leur totalité structurée et
structurante les figures qui définissent le capitalisme contemporain, sa
puissance et ses limites. De dégager les tendances lourdes à l’œuvre mais
également les principales inflexions dans le cours de l’accumulation du
capital. De mettre en évidence l’orientation commune à toute une série de
changements sociaux dont l’articulation historique et sociologique fait
ordinairement défaut, lorsqu’elle n’est pas délibérément placée, par décision
de méthode, hors du champ de l’investigation savante.
Le
programme de recherche ainsi défini rompt avec le champ étroit de la critique
des idéologies (le « dévoilement » des opérations de
mystification idéologique). Il présuppose une stratégie conceptuelle au
croisement de plusieurs territorialités disciplinaires, une réflexion théorique
inscrite dans l’histoire vivante qui vise à contribuer au démontage critique
des rapports dominants du capitalisme avancé. Il implique de repérer certaines
évolutions mal identifiées dont la conjonction semble faire époque, de les
nommer en évitant les vocables incertains ou les labels de saison, de les problématiser
en partant de plusieurs interrogations enchevêtrées. Et de le faire en dépit
de l’état fragmentaire des recherches disponibles en la matière, tout en préservant
un cadre heuristique cohérent et distinct : le bouleversement sociétal
qui caractérise la phase contemporaine de la modernité capitaliste. Pour ne
rester qu’à un seul exemple, il importe de comprendre comment le mouvement du
capital, alors qu’il n’a de cesse d’accumuler sur une échelle élargie
les présupposés objectifs de la société de classe, tend parallèlement à
supprimer le salariat dans son immédiateté laborale, dans son expérience
partagée, dans sa vivacité anthropologique.
L’objectif
central de notre contribution est de théoriser la « modernisation
post-moderne » des rapports sociaux dominants dans la double perspective
d’une anatomie des transformations actuelles du capitalisme et d’une
critique de la conceptualité « post-moderne » qui accompagne cette
modernisation. C’est sur cette base que le diagnostic de la phase
contemporaine de la modernité est envisageable. Nous proposons d’appeler
cette phase modernité capitaliste avancée.
En tant que configuration globale, elle caractérise la troisième transition
capitaliste, celle du « post-moderne » qui survient après la période
de la libre concurrence et le stade impérialiste.
Selon
notre approche, la radicalisation des tendances fondamentales de la
modernisation sociale, loin de signifier la « fin de la modernité »
et l’essoufflement de ses orientations significatives, connoterait plutôt
l’émergence d’un capitalisme
post-moderne. Historiquement, celui-ci renvoie à un processus social total
lié à la crise de la « civilisation fordiste ». Analytiquement, il
représente un concept-horizon qui permet de dénommer une série d’évolutions
convergentes qui s’affirment avec force au sein des formations sociales avancées.
Sans négliger les éléments de stabilité systémique de la phase actuelle,
l’analyse du capitalisme post-moderne vise parallèlement à faire apparaître
les nouvelles figures de l’antagonisme social et les potentialités de
l’action collective des dominés, potentialités certes entravées mais
d’ores et déjà réelles.
La
période examinée va du milieu des années 1970 jusqu’à la fin des années
1990 et concerne les transformations majeures du rapport social au sein des pays
développés. Il s’agit d’une période marquée par la rupture avec le mode
de développement économique des « Trente Glorieuses », rupture qui
est celle d’un ordre à la fois national (la croissance dans le respect
relatif des grands équilibres) et international (bâti au sortir de la Seconde
Guerre mondiale autour de deux piliers, le Système Monétaire International de
Bretton-Woods et la libéralisation des échanges sous l’égide du GATT). Le
premier choc pétrolier d’octobre 1973 marque symboliquement le début d’une
crise structurelle (crise de la régulation fordiste) qui continue jusqu’à
aujourd’hui.
Le
caractère de cette crise n’est pas simplement « économique ». Et
pour cause : c’est l’ensemble des politiques keynésiennes de relance
de la demande, et partant, leur expression politique la plus avancée, le
compromis social-démocrate en tant que mode de régulation des conflits
sociaux, basé sur la multiplication des arrangements bilatéraux ou trilatéraux
entre syndicats, patronat et État, qui sont désormais considérés comme
inefficaces, voire comme responsables de la crise. Il s’opère à l’occasion
une véritable révolution intellectuelle qui bouleverse le jeu et les représentations
politiques, et qui contribue, compte tenu des « mutations de l’économie
mondiale », à déconsidérer le rôle régulateur des politiques
publiques de l’État national. C’est dans ce contexte qu’advient la crise
des fonctions sociales du Welfare State.
La
même période est caractérisée par la restauration culturelle du paradigme
marchand qui s’impose désormais comme le vecteur civilisationnel de la
modernisation néo-libérale. Au cours des années 1980, l’entreprise comme
institution « communautaire » et lieu d’identification subjective
de l’ensemble de ses agents devient un thème idéologique central. La
promotion d’une nouvelle culture de l’individu généralise et banalise les
comportements et les aspirations les plus novateurs des années 1960. L’espace
intellectuel se transforme avec l’avènement d’une nouvelle formation
discursive qui récuse les « Grands Récits » de l’émancipation
humaine et accompagne, sur le plan de la confrontation symbolique, la mise en
mouvement de la modernisation. Ce dispositif intellectuel, qui prend forme à la
fin des années 1970 autour de la thématique de la « post-modernité »,
acquiert au fil de la décennie suivante un caractère plus opérationnel. Les
idéologies de la modernisation flexible du travail salarié sont la
cristallisation, du moins en partie, de cette tendance.
L’hypothèse
centrale de notre étude est que l’utopie conquérante du capital a pleinement
tenu ses promesses. Le capital s’est développé sur une échelle planétaire
à travers un élan manifestement irrésistible. Il a réussi à subvertir les
liens de socialité traditionnels, à subsumer les diverses forces qui lui
faisait obstacle, à « rationaliser » selon le principe de la
destruction créatrice la plupart des pratiques et des conduites humaines. Il
est à l’heure actuelle conforté par l’épaisseur de sa durée historique
et par son expansion globale et englobante.
Mais
il convient de rappeler aussitôt que le capital n’est ni une « chose »
ni un « tyran à abattre ». Il est un « rapport social entre
personnes qui s’établit par l’intermédiaire des choses » (Karl
Marx), rapport antagonique et productif qui structure le déploiement des
figures sociales de la modernité. Le capital comme rapport social produisant
les conditions réelles de la domination sur le travail en vue d’extorsion de
survaleur constitue la force motrice de la modernité. Il se trouve à
l’origine de ses limites historiques, de ses ruptures, de ses impasses. A
l’origine, aussi, de l’obsession d’ubiquité, « vertu » quasi
théologique de la modernité avancée. Critique du travail, critique du
politique et critique de l’idéologie sont ici inséparables.
La
posture assumée par l’auteur de ce livre n’épouse point celle de la
tradition positiviste ou celle de l’objectivisme sociologique. A l’instar de
Karl Marx et de Max Weber – cette conjonction n’ayant pour nous rien de
paradoxal –, il s’agit de faire de la science sociale une discipline de
combat, à la fois ambitieuse dans ses visées savantes et modeste dans l’appréciation
des résultats obtenus. De contribuer à la critique sociologique de la modernité
installée désormais dans son stade avancé, son nec
plus ultra. D’en saisir les nouveautés sans négliger les persistances,
d’étudier l’affirmation de l’inédit sans oublier les invariants
structurels toujours à l’œuvre. Et partant, de se confronter à un faisceau
de questions dont l’unité reste à établir. Cette tâche théorique est des
plus urgentes. C’est une condition intellectuelle pour passer d’une
contemplation compatissante des « victimes aux bouches muettes » à
une politique de l’émancipation des dominé(e)s. C’est-à-dire à la
construction collective des politiques de non-domination qui favorisent le développement
de la liberté-puissance du plus grand nombre.
* Nous tenons à remercier Tony Andréani, Françoise Duchesne, René Mouriaux et Jean-Marie Vincent pour leur attentive lecture de notre texte et leurs suggestions critiques au cours des versions précédentes du livre.